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2. Origines et développement du
baseball à Montréal (1860-1915)
L’histoire du baseball à Montréal
à partir de la deuxième moitié du 19e siècle se divise en deux
parties distinctes : le baseball itinérant (1860-1885) et le
baseball organisé (1885-1915). On dira que le baseball qualifié
d’itinérant par son caractère isolé et éphémère s’est organisé à
partir du milieu des années 1880. Cependant, le développement du
baseball à Montréal s’effectue lentement. Il faut attendre les
années 1890 pour assister à l’essor du baseball organisé qui
deviendra le sport d’été préféré auprès de la population
montréalaise.
2.1 Origines du
baseball à Montréal (1860-1890)
2.1.1 Mythes et Réalités
Le
mythe originel du baseball demeure l’une des légendes sportives les
plus vivantes. Le baseball représente depuis plus de cent ans le
passe-temps national des Américains, terre de la nouvelle
frontière. À la fin du 19e siècle, le président de la ligue
nationale de baseball, A. G. Spalding, lance une enquête sur les
origines du baseball. De cette recherche émane le mythe d’Abner
Doubleday, supposé fondateur du baseball. Officier nordiste lors de
la Guerre de Sécession, Doubleday aurait joué la première partie de
baseball à Cooperstown dans l’état de New York en 1839. La ville de
Cooperstown est depuis 1939 le lieu du temple de la renommée du
baseball américain. Récit uniquement basé sur la mémoire orale, il
demeure difficile à vérifier. Il comble toutefois les attentes de
Spalding qui cherchait à prouver le caractère exclusivement
américain de ce sport. Cepedant, le père du baseball moderne demeure
Alexander Cartwright, membre des Knickerbockers, club jouant sur les
Champs Élysée de New York au milieu du 19e siècle. Cartwright est le
premier à mettre sur papier les règlements du baseball en 1845. La
majorité de ces règlements sont encore en vigueur de nos jours.
Au Canada, les origines du
baseball proviendraient de Beachville, Ontario. En 1838, le
journaliste Adam E. Ford y décrit une partie dans une lettre publiée
plus tard dans le
Sporting life.
On voit dans la description du match une similarité avec la
codification du baseball faite par Cartwright : quatre coussins
appelés byes, un terrain délimité, une partie pouvant compter
entre six et neuf manches. De source plus fiable que celles du mythe
d’Abner Doubleday, cette lettre laisserait croire que le baseball
aurait ses origines au Canada. D’autant plus que cette partie aurait
été jouée un an avant celle, hypothétique, d’Abner Doubleday.
Les origines du baseball à
Montréal demeurent floues puisque les sources sur ce sport marginal
à cette époque sont quasi-inexistantes. Il y a tout de même quelques
approches intéressantes. La première théorie s’appuie sur un fait
divers survenu lors des rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada.
Étudiant les écrits de Robert Sellar pour le compte du Huntingdon
Geaner, l’historien Wayne McKell note que dans les années 1830,
le village d’Huntington était composé de deux groupes distincts :
les colons anglais, irlandais et écossais ainsi que les Américains.
Ces derniers étaient pour la plupart des marchands et des opérateurs
de la liaison de chemin de fer entre Ogdensburg, New York et
Montréal. Selon le témoin de Sellar, Samuel Graham , c’est en 1837,
par une soirée d’été qu’un groupe d’Américains jouaient à la balle
au village d’Huntington. L’un d’eux, Hazelton Moore a lancé la balle
sur le frappeur Fisher Ames. Ames a réagi en forçant sur Moore et en
lui fracassant le crâne avec son bâton. Moore devait mourir quelques
heures plus tard, et Ames, fut blanchi de l’accusation de meurtre à
la suite de l’intervention du docteur qui statua que Moore avait un
crâne trop étroit de toute façon.
Les jeux de balles étaient
pratique courante à cette époque, mais l’intérêt ici soulevé par
cette anecdote est la présence d’un joueur ayant un bâton qu’il
utilise pour frapper la balle. Bien que l’authenticité de cette
anecdote reste à vérifier, elle représente toutefois de manière
plausible l’apparition des premières formes de baseball au Québec.
Une autre approche
laisserait croire que le baseball est un sport canadien exporté et
commercialisé aux États-Unis. Cette découverte proviendrait d’un
album retrouvé au Château Ramesay dans les années 1930 et ayant
appartenu à l’ancien assistant conservateur du musée, P. O’Leary.
Dans cette source figure une correspondance «parue dans une tribune
libre d’un journal dont le nom n’a pas été conservé».
Répliquant à A.G. Spalding qui faisait remonter l’origine du
baseball en 1842, à New York, C.E.A Patterson indiquait, dans cette
correspondance, «que dans un ancien numéro du Herald de
Montréal, il était déclaré que le baseball, autrefois appelé Bat
and Ball se jouait au Canada en 1840, même plus tôt : que ce jeu
passa du Canada au États-Unis où on en changea le nom en modifiant
les règles du jeu ».
On jouait au Bat and Ball sur le Champs de Mars à Montréal,
en 1860. «Chaque camp se composait alors de sept joueurs et il y
avait trois bisques (ou buts). Celui qui avait frappé la
balle courait de bisque en bisque et étaient arrêté dans sa
tournée que si un adversaire en possession de la balle parvenait à
le toucher.»
Comme dans l’exemple
précédent, la proximité des États-Unis nous permet de croire à de
tels échanges culturels. Malgré le manque d’exactitude de la source
(elle indique que A.G. Spalding a situé l’origine du baseball est en
1842, alors qu’en fait, il la fait remonté au-delà, en 1839), il est
tout à fait probable que le Bat and Ball ait été un jeu
populaire au Canada en 1860.
La troisième approche concerne
le jeu de La Grande Thèque. Ce jeu est «un vieux jeu français qui
s’est joué de tout temps en Normandie et en Bretagne ».
Dans cet article du Soleil paru le 21 janvier 1899, le
journaliste prend le soin d’informer le lecteur que la Grande Thèque
et le baseball sont deux «jeux bien distincts et qui ont chacun leur
physionomie propre».
La Grande Thèque se joue à deux équipes ayant dix joueurs au plus
chacun sur un terrain de 300 à 400 mètres carrés. Contrairement au
losange du baseball, la surface de jeu de la Grande Thèque est de
forme pentagonale où à chaque angle on y place une cheville de bois
ou un sac de sable qui marque les buts. Le lanceur et le frappeur
sont de la même équipe. Le frappeur reçoit un lancer qu’il doit être
en mesure de frapper. Généralement, ce jeu se joue en deux manches
de quarante points. Tout comme le Bat and Ball, pour mettre
un frappeur hors-jeu, on doit l’atteindre (le caler) entre
deux buts. Ce jeu joué en France et en Angleterre (appelé
Rounders) au début du 19e siècle semble représenter la forme la
plus lointaine de baseball. Son contact avec l’Amérique le voit
changer, façonner à la mode locale, qu’il s’agisse pour un temps du
Bat and Ball ou de la balle au camp.
Or, le Bat
and Ball et la Grande Thèque ne sont pas le baseball. Plusieurs
rapprochements peuvent être faits : un lanceur, un frappeur, un
circuit à parcourir pour faire un point. Par contre, comme on l’a
démontré précédemment, le concept de sport est régi par divers
critères dont la réglementation. Comme le note Donald Guay dans son
ouvrage La culture sportive :
les règles ont de multiples
fonctions dont la principale est d’informer l’activité physique
pour la transformer non seulement en sport, mais en un sport
spécifique, en lui donnant des caractères distincitfs qui en font
une activité sportive singulière.
La
codification du baseball en fait donc un sport distinct de toutes
ces formes de jeux que sont le Bat and Ball, la Grande Thèque
ou le Rounders. Contrairement aux Américains, il n’y a pas de
mythes ou de légendes préconçues quant à l’origine du baseball au
Québec. Le mythe d’Abner Doubleday visait essentiellement à
permettre aux Américains de s’approprier exclusivement un sport
érigé en passe-temps national chez eux. Dans les précédents exemples,
les auteurs ne cherchaient pas à constituer un mythe ou une légende,
mais bien à retracer les prémices du baseball en terre québécoise.
Alors
que le baseball se développe rapidement aux États-Unis,
particulièrement dans les états du nord-est, et également en
Ontario, son développement au Québec est inégal. Des années 1860 au
milieu des années 1880, le baseball est un sport itinérant par son
caractère éphémère et très peu organisé.
2.1.2 Contexte
socio-économique de Montréal (1860-1890)
La période s’étendant de
1860 à 1890 montre un Montréal industriel qui en fera «le grand
centre industriel du Canada».
On assiste dès les années 1850 à une transformation de la ville vers
une métropole où la population passe de 58 000 habitants en 1852 à
107 000, en 1871, l’exode rural permet à la population montréalaise
de s’accroître. Des anglophones de l’Ontario, des provinces
maritimes et des cantons de l’Est ainsi qu’une majorité de
francophones du Québec délaissent les champs pour tenter fortune à
Montréal. Cette augmentation substantielle de la population amène la
construction d’un grand nombre de logements, amenant alors un
agrandissement du territoire urbanisé. «À partir des années 1870 le
peuplement déborde vers de nouvelles municipalités de banlieue :
Hochelaga à l’est, Saint-Jean-Baptiste au nord, Saint-Gabriel,
Sainte-Cunégonde et Saint-Henri au sud-ouest».
Ces municipalités entourant la ville de base comptent 70 000
habitants en 1891.
Par ailleurs,
le parc du Mont-Royal est premier grand parc de Montréal. Inauguré
en 1874, il sera suivi par par le développement du parc La Fontaine
et celui de l’île Sainte-Hélène. La gestion du transport en commun
est cependant confiée à l’entreprise privée. Le service de tramways
est inauguré en 1861. D’abord tiré par des chevaux, le tramway voit
son réseau s’entendre graduellement. La véritable expansion viendra
en 1892 lorsqu’on adoptera le tramway électrique, plus rapide et
plus efficace. «Celui-ci, qui inaugure véritablement le transport de
masse, viendra appuyer l’expansion urbaine en facilitant le
transport d’un bout à l’autre du territoire.»
L’expansion économique de
Montréal est reflétée par la position stratégique de la ville au
coeur des systèmes de transport. Montréal occupe une position
dominante dans les secteurs maritimes et ferroviaires. Son port est
à l’époque le plus achalandé au Canada. On assiste alors au
développement de deux grands réseaux ferroviaires : le Grand Tronc
reliant le sud du Québec et de l’Ontario dès 1854 et le réseau du
Canadian Pacifique qui traverse le pays pour atteindre Vancouver en
1886. Montréal accueille le siège des activités de ces deux réseaux
ainsi que leurs principaux ateliers de construction et d’entretien
du matériel roulant. «L’impact de leur présence sur l’économie de la
métropole est considérable.»
La première vague
d’industrialisation touche Montréal vers les années 1840 avec
l’implantation de l’industrie manufacturière. On y retrouve
plusieurs industries distinctes, parmi les plus importantes : la
chaussure, la confection de vêtements, le textile et la
transformation du tabac. L’expansion de l’industrie manufacturière à
Montréal se détermine également par l’industrie lourde. Ce secteur
requiert «une main-d’oeuvre beaucoup plus qualifiée, donc mieux
payée, qui est majoritairement d’origine britannique».
Cette industrie est composée de deux secteurs. Un premier relié aux
produits du fer et de l’acier et le second lié à la présence des
deux grandes entreprises ferroviaires est le secteur du matériel
roulant de chemin de fer. Montréal se façonne déjà, à cette époque,
un paysage industriel très diversifié par la présence de la plupart
des grands secteurs manufacturiers.
Malgré une expansion
économique qui fait de Montréal le centre industriel au Canada, la
vie ouvrière demeure très difficile. Les conditions de travail sont
difficiles, les salaires, très bas. Ce qui oblige souvent le chef de
famille à envoyer ses jeunes adolescents sur le marché du travail.
Il en résulte donc un niveau d’éducation peu élevé. Les heures de
travail sont longues et exigeantes sans offrir de sécurité d’emploi.
«La population est constituée à 80 % de locataires et ses maigres
revenus ne lui permettent pas toujours d’avoir un logement adéquat.»
La famille ouvrière vit donc dans un climat d’insécurité.
L’industrialisation, premier facteur d’urbanisation, amène à
Montréal des clivages sociaux qui seront de plus en plus marqués
dans la deuxième moitié du 19e siècle.
Majoritairement anglophone en 1850, le visage de Montréal change
dans les années 1860 avec le ralentissement de l’immigration et
l’accélération de l’exode rurale. Les Canadiens français deviennent
majoritaires dans une ville dominée par les institutions, le capital
et la langue anglaise. Voulant avoir accès à une place dans la ville
qui est aussi la leur, on assiste à l’émergence d’une bourgeoisie
francophone où leurs activités sont concentrées dans le commerce du
gros et dans certaines industries manufacturières.
La renaissance de l’Église
catholique sous l’épiscopat de Mgr Bourget lui confer un rôle
prédominant dans l’organisation sociale des Canadiens français. On
est donc en présence de deux groupes distincts divisés par la langue
et la religion : celui des catholiques francophones et celui des
anglo-protestants, «chacun occupe des zones distinctes dans l’espace
montréalais».
La société montréalaise de la seconde moitié du 19e siècle est donc
représentée par la coexistence dynamique de deux univers distincts
en interaction constante.
2.1.3 Le baseball itinérant
Le
sport à Montréal des années 1860 et 1870 est essentiellement orienté
vers les besoins de la bourgeoisie anglophone. Des sports comme le
curling, le cricket et la course à chevaux ont la faveur de la
communauté anglophone de Montréal depuis le début du 19e siècle. Dès
1840, un club de raquette, le Montreal Snow Shoe Club est
fondé à Montréal. Ce club sera suivi entre autres par le Montreal
Lacrosse Club, en 1856 et le Montreal Bicycle Club, en
1878 (qui sera incorporé au sein du Montreal Amateur Athletic
Association, en 1881). Ces clubs dirigés par la bourgeoisie
anglophone n’acceptent que les membres dont le prestige social
n’avait d’égal que la fortune. La pénétration canadienne-française y
est limitée voire inexistante. Entre les exigences de la vie urbaine
où les conditions de vie sont difficiles et l’omniprésence de
l’Église, les Canadiens français n’ont pas réellement de temps à
accorder aux loisirs. Ils seront cependant nombreux à assister aux
courses de chevaux et aux régates présentées entre sur le canal
Lachine tout au long de la deuxième moitié du 19e siècle.
Il est difficile de
retracer l’origine exacte du baseball à Montréal. Le manque de
source et les rares mentions dans les journaux, à cette époque, en
sont les principales raisons. On a tout de même quelques indices
démontrant que le jeu de baseball existe bel et bien à Montréal dans
les années 1860. Un de ceux-là est la décision, en 1865, du conseil
municipal de Montréal de donner une amende de cinq dollars à
quiconque pris à jouer au cricket ou au baseball dans un parc
public. On alléguait alors le danger que courraient les piétons à
être atteint par une balle perdue.
Le journal montréalais The Gazette fait aussi mention le 19
août 1869 d’une partie de baseball opposant un club anonyme de
Montréal et le Crescent Club of St-John’s également de
Montréal sur un terrain de crosse de la ville.
Bien que majoritairement anglophone, on note toutefois que quatre
des 19 joueurs portent un nom français : Lameux, Goudreau, Lessard
et Labelle. En 1871, le premier club de baseball au Québec est formé :
le Montreal Base Ball Club. Composé exclusivement
d’anglophones, le club aura la chance en 1872 d’accueillir et de
rivaliser avec le club américain des Red Stocking de Boston.
Ces derniers auront le meilleur par 63 à 3,
prouvant ainsi le chemin à parcourir par les Montréalais pour
espérer rivaliser avec les meilleurs de ce sport. La même année, le
club Jacques-Cartier devient le premier club de baseball composé
exclusivement de Canadiens français.
Cependant, jusqu’au milieu
des années 1880, le baseball demeure un sport fragile où la vie d’un
club dépasse rarement un an ou deux. L’historien Alan Metcalfe a
dénombré à Montréal entre 1867 et 1885, 46 clubs de baseball
comparativement à 63 clubs de raquettes et 78 clubs de crosse.
Seulement 13 clubs ont survécu plus de deux ans, mais aucun plus de
10 ans. Cette vie éphémère s’explique par la rareté des clubs donc
par la difficulté à organiser des parties. Les équipes susceptibles
de compétitionner avec celles de Montréal étaient situées en Ontario
ou dans les états américains jouxtant le Québec. Sans ligues ou
équipes réellement durables, le baseball se constitue autour
d’événements publics. On note en 1877 dans le journal Le Canadien
que «le jour du Dominion Day, un tournoi de base ball aura lieu
entre les clubs Resolutes de Montréal et Athletics de
Québec».
On le retrouve également au centre des activités du pique-nique de
l’Union des typographes tenu sur l’île Sainte-Hélène en 1874.
Travaillant sur le sport au Manitoba de la colonisation jusqu’à la
Première Guerre mondiale, l’historien M.K. Mott indique que le
baseball, durant les années 1880, est devenu partie prenante des
célébrations communautaires et un véhicule pour la démonstration de
l’esprit de communauté.
On retrouve à Montréal la même application. Au coeur des fêtes
communautaires, le baseball s’impose très tôt comme un élément
rassembleur permettant aux gens de resserrer leurs liens sociaux.
La bourgeoisie anglaise de
Montréal est toutefois plus friande de la crosse que du baseball. Ce
sport américain ne l’intéresse pas outre mesure. Elle craint
l’éventualité d’une commercialisation du sport à travers le
caractère professionnel qui entoure le baseball dans sa pratique aux
États-Unis et en Ontario. Cette commercialisation l’éloignerait de
la noblesse du sport qu’est l’amateurisme.
Nous reviendrons avec plus d’acuité sur l’opposition entre les
tenants du sport amateur et ceux du sport professionnel dans le
chapitre suivant. La commercialisation du baseball passera donc par
des promoteurs canadiens-français et des hommes d’affaires
canadiens-anglais. Ces derniers dont la fortune est récente n’ont
rien à voir avec la bourgeoisie british de Montréal. Peu
attachés à l’idée de l’amateurisme, ils voient dans le sport
professionnel un moyen agréable de faire de l’argent. Par contre, il
faudra attendre en 1890 pour voir à Montréal le premier club
professionnel de baseball. Tout au long des années 1880, le baseball
demeure exclusivement amateur. On assiste en 1884 à la naissance du
club Le Dollard officié entre autres par l’avocat M.L.
Lasalle (président) et le typographe M.L.H. Bourgignon (trésorier) :
Le Dollard est le seul club de
base ball qui existe à Montréal et il promet de devenir un des
clubs les plus florissants, vu l’encouragement qu’il reçoit depuis
sa fondation de la part des premiers officiers de la ville.
Sans ligues ou adversaires dans
les environs, les clubs de baseball doivent donc se déplacer pour
pouvoir exercer leur sport : «le club Dollard acceptera les
défis de tout club dans la province de Québec qui n’ont pas plus de
5 ans d’existence».
Ce n’est pas sans rappeler le sport fraternity américain
présent à New York, par exemple, durant les années 1850 et 1860. Ces
clubs sociaux où le sport n ‘étaient prétexte qu’à des rencontres
sociales entre gens ayant les mêmes affinités. Les rencontres entre
deux clubs étaient précédées de banquets grandioses en l’honneur des
visiteurs et au terme des parties, le résultat importait peu. Seuls
les plaisirs du jeu et les rencontres sociales y étant associées
suffisaient à faire de ces défis un succès. Ces sport
fraternities ont certainement existé au Québec durant les années
1870 et 1880. On note cependant un changement de mentalité vers la
fin des années 1880 : «l’esprit de compétition qui nourrit le
capitalisme et libéralisme économique se transpose dans le sport
qui, de forme de sociabilité qu’il était, devient champ de
compétition amateur et professionnelle ».
Le développement d’un réseau de chemin de fer verra la disponibilité
des clubs et l’engouement grandissant de la population à l’endroit
du baseball permettent la création de ligues où un calendrier rigide
opposera deux clubs à plusieurs reprises durant l’été. D’un
sentiment d’appartenance au sport lui-même, on évolue vers un
sentiment d’appartenance plus précis : la population du quartier ou
de la ville appuie désormais le club qui le représente.
Le
développement du baseball à Montréal demeure somme toute très lent.
C’est à Sainte-Hyacinthe que le baseball connaît son premier
véritable essor au Québec. On l’y joue, 1876, à l’occasion des
festivités de la St-Jean «sur la place du marché à foin (partie
opposant) le club de Granby et celui de Sainte-Hyacinthe».
Tout au long de l’été 1877, le journal local, Le Courrier de
Sainte-Hyacinthe, rapporte les résultats des matchs opposant les
clubs des environs. Qu’il s’agisse d’une partie entre les clubs
Acton Vale et Roxton
ou entre ceux Sainte-Hyacinthe
et Acton Vale,
le lecteur peut suivre les activités du baseball dans la région sur
une base hebdomadaire. La région de Sainte-Hyacinthe peut être
considéré à juste titre comme la capitale du baseball au Québec, et
ce jusqu’au milieu des années 1890 où Montréal prendra le relais.
2.2 Développement
du baseball organisé à Montréal (1890-1915)
À la fin des
années 1880 après un développement laborieux, le baseball connaîtra
un essor fulgurant où sa popularité auprès de la population en fera
le sport d’été par excellence au Canada au début du 20e siècle.
Ce segment vise essentiellement d’une part, à présenter le contexte
socio-économique de Montréal entre 1890 et 1915 et à expliquer à
travers les journaux de l’époque le développement et les structures
du baseball à Montréal durant cette même période.
2.2.1 Contexte
socio-économique de Montréal (1890-1915)
Au cours de
cette période, la population montréalaise explose littéralement. On
chiffrait à 217 000 habitants la population de Montréal en 1891, on
en dénombre 468 000 en 1911. Cette croissance démographique n’est
pas le seul fruit de la hausse de la natalité. Au début du 20e
siècle, «Montréal est témoin d’un phénomène nouveau : l’arrivée
d’immigrants européens qui ne sont pas d’origine britannique».
Ces derniers, juifs, italiens, russes etc., fuient les persécutions
ou la misère pour recommencer une nouvelle vie à Montréal. Il faut
ajouter à cela l’exode rural qui ne cesse d’augmenter tant chez les
Canadiens français que chez les Canadiens anglais. «En ce début de
siècle, Montréal attire comme un aimant ceux qui espèrent améliorer
leur sort et entreprendre une nouvelle vie.»
L’essor économique des
années 1890 fit de Montréal la métropole du Canada. Cette croissance
affecte tous les secteurs de l’économie montréalaise, à commencer
par le commerce international et la navigation. Grâce au
développement de l’agriculture dans l’Ouest canadien, Montréal
devient le plus grand port d’exportation de céréales au pays.
Parallèlement, le développement des réseaux ferroviaires «accentue
le rôle de Montréal comme centre névralgique du transport au Canada».
Le tramway électrique, introduit à Montréal en 1892, offre un réseau
qui s’étend davantage offrant aux travailleurs un moyen de transport
rapide leur permettant d’habiter plus loin de leur lieu de travail.
La ville de Montréal en profite pour amorcer un mouvement d’annexion
qui s’étendra jusqu’en 1918. Au bout du compte, Montréal aura
multiplié son territoire de 1867 par cinq en y intégrant 23
municipalités distinctes.
Cette effervescence permet une croissance marquée dans tous
les secteurs de l’économie montréalaise. Pendant que l’industrie
manufacturière enregistre pendant cette période une croissance sans
précédent, les banques montréalaises demeurent les véritables
leaders financiers au Canada. Des sociétés comme la Montreal Light,
Heat and Power et la Dominion Textile ont leur siège social à
Montréal. Le développement de l’Ouest canadien auquel ils
participent amène à Montréal les succursales de plusieurs grandes
maisons de commerce qui constituent un nouveau marché pour les
usines de Montréal.
Les Canadiens
français constituent toujours la majorité à Montréal (60 %) grâce à
l’exode rural qui ne cesse de s’accentuer. Le nombre de Montréalais
d’origine britannique continue d’augmenter, mais perd du terrain au
profit des Canadiens français et des autres groupes ethniques.
L’augmentation de la population amène une transformation de
l’environnement culturel. On voit émerger une culture populaire
proprement francophone. «Résolument urbaine, elle puise encore dans
la tradition canadienne-française, mais elle s’alimente de plus en
plus aux modèles américains.»
Le
développement des journaux de masse contribue à cette affirmation
culturelle. Des journaux comme La Presse et La Patrie
qui rejoignent une majorité de foyers transmettent une vision
moderne de la société. La place de plus en plus grande que font ces
journaux au sport professionnel témoigne de l’importance de ce
phénomène dans la culture urbaine à Montréal.
L’essor économique sans
précédent que connaît Montréal à la fin du 19e siècle ne favorise
pas tout le monde. L’écart social entre riches et pauvres continue à
s’accentuer. La grande bourgeoisie d’origine britannique profite
pleinement de cet essor en consolidant sa position dominante sur
l’échiquier social à Montréal. Il en va de même pour la bourgeoisie
canadienne-française qui continue à se développer. Son rayonnement
demeure toutefois à l’échelle de la ville ou même de la province. On
assiste à la croissance rapide d’une classe de petits commerçants
qui se «multiplie avec l’expansion de la population et du territoire».
La classe ouvrière représente toute de même la majorité de la
population montréalaise. La main d’oeuvre est employée
principalement dans les secteurs manufacturiers, du transport et de
la construction. Les conditions de vie demeurent précaires pour les
ouvriers peu ou pas qualifiés : salaire bas, chômage saisonnier et
insécurité de l’emploi. Les ouvriers qualifiés, quant à eux, voient
leurs conditions s’améliorer avec la montée du syndicalisme
originant des syndicats internationaux d’origine américaine.
Par ailleurs, l’Église
catholique demeure un pivot important de l’organisation sociale chez
les Canadiens français de même que chez les Irlandais et les
Italiens. Le développement de la banlieue et la croissance de la
population voient les paroisses se multiplier au courant des années
1890 et 1900. Face à une société urbaine en pleine évolution,
l’Église trouve dans les institutions scolaires le moyen de
maintenir sinon d’augmenter son emprise sur la vie de ses fidèles.
2.2.2
Épanouissement et structure du baseball à Montréal (1890-1915)
À l’instar de l’économie, le baseball connaît dans la dernière
décennie du 19e siècle une croissance rapide. L’augmentation
significative de la population montréalaise ainsi que
l'élargissement du territoire sont des éléments essentiels au
développement du baseball en milieu urbain. Cette conjoncture
permettra ainsi au sport de rejoindre un plus grand nombre d’adeptes.
Plusieurs facteurs sont en cause lorsqu’on parle de la diffusion
rapide du baseball à Montréal. Il faut inévitablement parler des
journaux de masse qui favoriseront la promotion et l’intérêt du
baseball durant les décennies à venir. Nous y reviendrons plus en
détail dans le chapitre 4. Le réseau collégial aura permis au
baseball de s’installer sur une base permanente à Montréal. En se
familiarisant avec le baseball, les étudiants représentaient un
bassin de joueurs potentiels pour les clubs de Montréal ainsi que
des spectateurs avertis. Naîtront ainsi durant les années 1890, une
multitude de ligues de baseball dans la ville et ses environs. Le
baseball devient donc au tournant du 20e siècle un sport majeur à
Montréal.
2.2.2.1
La stabilité :
le réseau collégial (1890-1915)
Reliée
à la Nouvelle-Angleterre par le chemin de fer depuis 1853, la
Ville de St-Hyacinthe est
l’une des premières à accueillir des étudiants américains. Certains
d’entre eux sont des franco-américains que les parents envoient au
Québec pour poursuivre leurs études dans un cadre francophone. Tous,
cependant, amènent avec eux leurs connaissances et leur amour du
baseball. Le réseau s’étend rapidement à Trois-Rivières et
Montréal. On joue au baseball au Séminaire de Sainte-Hyacinthe dès
1874 où les étudiants américains forment la Baseball Association
of St-Hyacinthe, qui compte quatre équipes.
À Montréal, les collèges St-Laurent et Sainte-Marie sont initiés au
baseball au milieu des années 1880. «Dans les années 1890-1894, les
étudiants de la majorité des collèges de Montréal et des environs
pratiquent ce sport».
Même au sein des institutions collégiales catholiques comme le Mont
St-Louis, les religieux forment des équipes de baseball.
Les rencontres intercollégiales se poursuivent durant toute la
période et certains d’entre eux comme le Collège St-Laurent
rivaliseront avec les clubs amateurs.
L’arrivée d’étudiants américains est déterminante pour le
développement ultérieur du baseball à Montréal. En établissant un
réseau solide entre les collèges, le baseball se dotait ainsi d’une
base rigide. Le développement rapide du baseball entre 1890 et 1915
n’y est pas étranger. On apprenait en quelque sorte aux étudiants
les vertus de ce sport qui ne ressemblait à aucun autre à cette
époque. Il faut également noter qu’au même moment, nombre de Franco-américains
réussissent très bien dans la National League aux États-Unis.
Parmi ceux-ci, Lajoie jouant à Philadelphie, Demontreville, à
Brooklyn et Mercer (Mercier), à New York. Dès 1893, les journaux
rapportent leurs exploits attisant l’intérêt de la population pour
le baseball.
La montée du syndicalisme à
la fin du 19e siècle et l’arrivée des Unions internationales en
provenance des États-Unis ont certes eu une influence sur le
développement du baseball, mais dans une moindre mesure. Sans être
des précurseurs, les clubs formés par les unions ouvrières auront
toutefois aidés à populariser le baseball à tous les échelons de la
population. On retrouve entre 1893 et 1894 six clubs issus des
unions ouvrières. Parmi ceux-ci, on retrouve des équipes de l’union
des typographes, de l’union des cigariers et de l’union des employés
de Bell Telephone.
Cette conjoncture jumelée à l’amélioration des conditions de vie
amène au baseball à Montréal une stabilité et une base essentielle
pour son développement futur.
2.2.2.2
La fragilité :
les ligues de baseball (1890 à 1915)
Durant
la première moitié des années 1890, les journaux ne font encore très
peu état du baseball à Montréal. De très rares articles apparaissent
dans les journaux au cours des années 1890, 1891 et 1892. Le
véritable essor vient à la deuxième partie des années 1890. Le
baseball jusque-là itinérant s’organisera. Au tournant du siècle,
les journaux suivent les activités de plus de 10 ligues à Montréal
ou ailleurs. Nous verrons maintenant le développement du baseball
organisé par les trois types de ligues en activité à Montréal à
l’époque, soit la ligue professionnelle, la ligue semi-professionnelle
et la ligue amateur.
A-
Le baseball
professionnel
La percée montréalaise dans
le baseball professionnel se produit en 1890. Le club de Buffalo de
la ligue internationale était dans une mauvaise posture suite à la
mise sur pied d’un autre club plus prestigieux dans la même ville (faisant
parti de la Players League formée suite à un conflit avec la
National League). Le propriétaire, Charles D. White,
transféra son club à Montréal pour les six dernières parties de
l’année. Il loua pour l’occasion le terrain de crosse des Shamrocks
situé à l’angle des rues Sainte-Catherine et Atwater. Parmi les six
parties à disputer, trois ont eu lieu à Montréal. La première
opposant Montréal à Toronto attira plus de deux mille personnes.
Le second match ne reçut qu’une poignée de spectateurs. Devant ce
manque d’intérêt envers le baseball professionnel, on transféra le
club à Grand Rapids au Michigan. Un nouveau club arriva à Montréal
en 1891 suite à la faillite de la concession de Hamilton de La ligue
internationale. La ligue cessa ses activités après seulement neuf
matchs. Dans cet intervalle, très peu de spectateurs s’étaient
présentés au terrain des Shamrocks lors des deux parties disputées à
Montréal. La ligue internationale s’est reconstituée à la fin de
1891 sous l’appellation Ligue de l’Est (Eastern Association)
suite au démentèlement de la Players League. Montréal devra
patienter plus de 5 ans avant de joindre à nouveau les rangs d’une
ligue professionnelle.
En 1896, Montréal accueille
les dignitaires de plusieurs clubs intéressés à former une ligue de
baseball professionnelle. Cette ligue, la ligue internationale de
l’Est «se composera de joueurs professionnels seulement, afin de
pour s’assurer de quatre clubs américains».
Cette ligue comprend les formations de Sainte-Hyacinthe, Farham,
Montréal, Hull ainsi que les villes américaines de Plattsburg,
Malone et St-Albans. Tout porte à croire que le club de Montréal est
administré Jos Page et James Edward Tip O’Neil deux anciens
joueurs de baseball dans les ligues majeures qui tentaient jusque-là
d’établir un club de baseball professionnel à Montréal. Avec l’aide
du promoteur sportif américain William H. Rowe qui amène l’argent et
les joueurs nécessaires, un calendrier pour la saison est établi. Le
club de Montréal connaît un certain succès. Quelque 1 200 personnes
assistent à un match présenté au terrain des Shamrocks opposant
Montréal à Plattsburg.
Heureux du succès de l’équipe en 1896, Page, O’Neil et Rowe
décidèrent de poursuivre les activités de l’équipe pour la saison
suivante.
Suite à
l’incendie de parc de baseball de Rochester, le président de la
ligue de l’Est, Pat Powers accepta de transférer le club de
l’endroit à Montréal sous la gouverne de Rowe et d’un nouvel
investisseur, le major George Cameron ; Page et O’Neil ayant décidé
de se retirer. Ce transfert mis fin à courte existence de la Ligue
internationale de l’Est. Outre Montréal, la ligue Eastern comprenant
les clubs de Syracuse, Toronto, Buffalo, Springfield, Providence,
Scranton et Wilkes-Barrie.
Le club de Montréal
s’installa au terrain des Shamrocks. Le propriétaire William H. Rowe
apporta de légères améliorations au niveau de la surface de jeu
ainsi que la construction d’estrades au champ extérieur et de sièges
réservés aux détenteurs de billets de saison. En 1898, le partisan
pouvait acheter un billet de saison pour 20 $ et ainsi assister aux
68 parties locales du club.
Les clubs professionnels pouvaient jouer jusqu’à 150 parties durant
l’été, incluant les matchs de championnat et les matchs pré-saisons.
Les assistances demeuraient cependant faibles. Les gens avaient de
la difficulté à payer pour voir à l’oeuvre des joueurs inconnus.
Tout au long de l’histoire du baseball professionnel à Montréal, la
très nette majorité des joueurs auront été des Américains. Il y aura
Napoléon Lizotte, en 1900, «ce joueur canadien-français (qui) ne
manquera pas de jouir d’une grande popularité à Montréal».
Il fut l’un des rares, à l’époque, à défendre les couleurs de
Montréal dans une équipe de baseball professionnel. Par conséquent,
il est vrai de dire que les spectateurs assistaient à un sport
purement américain. La faiblesse des assistances est également due
au fait que Montréal accueillait sa troisième équipe différente en
moins de 10 ans. Les partisans n’avaient pas eu le temps de
s’identifier aux joueurs défendant leurs couleurs.
L’élément déclencheur aura été la conquête du championnat de la
Ligue de l’Est par Montréal en 1898. Appuyé par le joueur de premier
but et gérant Charles Dooley, du joueur de 2e but, Fred Henry et du
joueur de champ droit Jack Shearon, Montréal s’était doté d’une
équipe championne au bon moment. Ce championnat a donné un élan de
popularité au baseball professionnel à Montréal. Le club de Montréal
devint donc les Royals de Montréal que les partisans
canadiens-français appelaient Royaux. Ce nom donné en raison du
Mont-Royal est le premier nom donné à un club de baseball
professionnel à Montréal puisque les équipes antérieures n’ont
simplement pas vécu assez longtemps pour porter un nom. Le noyau de
l’équipe, c’est à dire Dooley, Shearon et Henry demeurèrent avec
l’équipe jusqu’en 1903. Cette continuité permit aux Royaux d’attirer
des foules de plus en plus nombreuses tout en fidélisant les
partisans de la première heure. De quelques centaines de spectateurs
avant 1898, les Royaux en attiraient régulièrement plus de deux
mille au tournant du siècle.
Toutefois, en 1903,
l’équipe fut transférée à Baltimore. Les dirigeants de la Ligue de
l’Est considéraient Baltimore comme un marché plus lucratif que
celui de Montréal tout en rapprochant l’équipe des autres villes du
circuit. Toutefois, le baseball professionnel fut de retour la même
année lorsque le propriétaire de l’équipe de Worchester, P.H.
Hurley, déménagea son club à Montréal. Encore une fois, les
partisans de Montréal devaient se familiariser avec des joueurs
inconnus. De 1903 à 1917, le club aura eut pas moins de six
propriétaires différents, 14 gérants et un rendement de fin de
peloton. Cela n’empêche pas les partisans d’assister aux matchs. En
1907, «4 000 spectateurs assistèrent au match d’ouverture contre
Buffalo malgré des conditions exécrables».
Lors de la partie inaugurant la saison de 1913, plus de 7 000
personnes se rendent au parc Atwater assister au match.
Les journaux contribuent à cette popularité croissante en diffusant
quotidiennement des sommaires détaillés des matchs des Royaux ainsi
que le classement de la Ligue de l’Est. Entre 1896 et 1915, les
sections des sports des journaux comme La Presse et La
Patrie consacrent une grande partie de leurs espaces au baseball
professionnel. La place des Royaux est prédominante, mais on diffuse
également les résultats et les classements du Baseball majeur : que
se soit la Ligue nationale, la Ligue Américaine ou
pour un temps La ligue fédérale.
Par
ailleurs, il faut bien noter que le baseball professionnel ne se
limite pas aux Royaux. Le journal Le Devoir rapporte les activités
de la Ligue professionnelle de Montréal. On y retrouve les Montreal
Reserves, le club Cherrier, le club Canadien ainsi que les
Voltigeurs de St-Henri. Malheusement, les informations sur cette
ligue sont fragmentaires. Le journal n’en fait mention qu’en 1911.
Tout porte à croire que cette ligue aura duré que le temps d’un été
ou deux.
De plus
en plus de gens suivent avec intérêt les activités du Baseball
majeur aux États-Unis où des Franco-américains y excellent. On a
qu’à penser à Napoléon Nap Lajoie évoluant avec les Athletics
de Philadelphie et remportant le championnat du meilleur frappeur de
la Ligue Américaine à trois reprises (1901, 1903, 1904). Au
tournant du siècle, c’est sur une base quotidienne que les résultats
et les classements des équipes sont rapportés par les journaux de
Montréal.
B-
Le baseball amateur
(1890-1915)
Dès ses débuts,
l’organisation du baseball amateur à Montréal est centrée autour du
club. La multiplication des clubs amateurs dans la ville et les
environs durant la période 1890-1915 nous donne un indicatif de la
popularité grandissante du baseball durant cette période. De la
vingtaine de clubs recensés au milieu des années 1890, on en
retrouve plus du double à Montréal en 1914. Par ailleurs, les
traditions du baseball amateur se poursuivent. Le baseball est
encore très présent dans les fêtes populaires. On assiste également
grâce à la multiplication des clubs à des rencontres plus fréquentes
entre ceux-ci. Des quatre coins de la ville et de la province, les
clubs de baseball amateur se lancent des défis tout au long de l’été :
« le club Sainte-Clothilde lance un défi à tous les clubs amateurs
de la province (…) ».
On use de tous les moyens pour attirer les clubs adverses : «le
Magnétique qui se proclame champion de la province, est prêt à
jouer avec n’importe quel club ».
On n’hésite pas à mettre de l’argent en jeu pour relever le degré de
compétition : «Cette joute sera pour un enjeu de 200 $ et décidera
le championnat de la localité (Lachine)».
L’essor du baseball amateur se fait sentir dans tous les milieux de
la ville. On y joue entre régiments au sein de l’armée
et à l’université contre
d’autres clubs amateurs.
Les compagnies manufacturières forment leur propre équipe qu’ils
opposent à leurs concurrents : «le club de baseball Colonial
de la Bleaching and Printing Co. a ouvert sa saison ces jours
derniers alors qu’il a défait le club de la Standard Shirt Co., 8-0.
Le Colonial est prêt à se rencontrer avec n’importe quelle
autre équipe de manufactures en ville. ».
Le baseball amateur a donc eu une forte pénétration tant du point de
vue géographique que social. On y joue à Ahuntsic, au nord de l’île,
tout comme à Lachine et dans le quartier Hochelaga. De plus, le
baseball amateur qui fut pour un temps la chasse-gardée des plus
nantis, s’est démocratisé en même temps que ses clubs. On compte une
majorité de joueurs canadiens-français au sein de la plupart des
clubs établis à Montréal. Les matchs ayant lieu le dimanche
permettent à tous d’y prendre part comme joueurs ou spectateurs :
qu’il s’agisse d’un journalier de la Bleaching and Printing Co. ou
d’un membre du syndicat de l’Union des typographes.
Devant le succès de la
Ligue de l’Est, les clubs amateurs cherchent également à se
regrouper. En 1898, une assemblée des directeurs de six clubs de
baseball amateur à travers la province mettent sur pied la Ligue de
Baseball de la Province de Québec appelé communément la Ligue
provinciale. Cette initiative est la première visant à former une
ligue entre des clubs de baseball amateur. Ainsi, les clubs Cercle
Montcalm (St-Hyacinthe), St-Jean (St-Jean), Richelieu (Sorel),
Mascottes, National et Indépendants (tous trois de Montréal)
s’affronteront pour les honneurs du championnat de la Province de
Québec. La saison 1898 proposait un calendrier où les clubs
disputeraient dix parties chacunes entre le 22 mai et le 16 octobre.
Le premier match opposant le Cercle Montcalm et le National attira à
Montréal une foule de près de 2000 personnes. Six des neuf joueurs
de la formation du National sont des Canadiens français.
En 1900, le journal La
Patrie publie dans ses pages le texte de la nouvelle constitution et
des règlements de la Ligue provinciale.
Parmi ceux-ci, on remarque à l’article IV que «le club recevant
devra remettre au club visiteur, à chaque partie, la somme de 40 $
pour dépenses de voyages ».
On préserve ainsi la coutume d’accueil présente dans les clubs
amateurs british et les sport fraternies américaines
du milieu du 19e siècle. Ces coutumes étaient alors plus importantes
que les matchs eux-mêmes. Les équipes St-Hyacinthe (St-Hyacinthe),
St-Jean (St-Jean), Électric (Valleyfield), Mascottes (Montréal) et
Farnham (Farnham) font partie de la ligue pour l’année 1900. On note
que seules les équipes St-Jean et Mascottes étaient présentes lors
des débuts de la Ligue en 1898. En 1901, le club Farnham se retire
de la Ligue provinciale. Cela montre la fragilité des ligues
amateurs. Plusieurs ligues amateurs verront le jour à Montréal :
Ligue de Montréal (1901), Ligue de l’Est Canadien (1904), Ligue de
Baseball Champêtre Amateur (1907) et la Ligue Maisonneuve (1912)
pour ne nommer que celles ayant eues une couverture dans les
journaux. En 1914, le journal Le Devoir annonce que le club Le
Canadien inc est le champion de baseball amateur de la province car
«après avoir battu tous les meilleurs clubs de Montréal et d’en
dehors (…) il a terminé sa saison en triomphant du Sainte-Clothilde,
champion de la ligue Montréal-Ouest devant une foule de 4000
spectateurs ».
Toutes ces ligues auront
un certain succès populaire, mais son caractère amateur les rendra
éphémères. La réalité du baseball amateur n’est pas la même que
celle du baseball professionnel. Au niveau professionnel, Montréal a
accueilli une seule équipe et ses départs successifs ont laissé un
vide à chaque fois. Dans le baseball amateur de l’époque, la
constitution d’une ligue n’était pas à priori essentielle. En 1915 à
Montréal, il y a 71 équipes faisant parties d’une ligue contre 150
qui demeurent indépendantes.
Par conséquent, que les clubs amateurs se soient constitués en ligue
ou non, ils se rencontraient invariablement en se lançant des défis.
Il faut aussi noter que malgré leur engagement envers la ligue, les
clubs disputaient plusieurs parties d’exhibition durant l’été : «
l’équipe réorganisée (Mascottes) a fait merveille dans deux parties
d’exhibition ».
La présence de ligues amateurs n’a pas eu de réel impact sur les
activités de la majorité des clubs. Alors que le baseball
professionnel en était à ses premiers pas à Montréal, le baseball
amateur poursuivait une tradition longue de plus de 20 ans.
Durant la période
1890-1915, les ligues amateurs naissent et meurent dans un
intervalle de quelques années. Les clubs demeurent fragiles. On
assiste à des réorganisations fréquentes et certains vont même
jusqu’à fusionner entre eux : « Le club Indépendant se trouvant
privé de tout accoutrement, éprouve mille difficultés à se
réorganiser, et à bout a résolu de fusionner avec la 2e équipe des
Mascottes».
Les seuls clubs capables de prospérer à cette époque sont affiliés à
de grosses associations amateurs. On a qu’à penser au club National
qui est affilié avec la prestigieuse Association Athlétique
d’amateur Le National ou au club Mascottes, avec l’Association
Athlétique Amateur Mascotte. Les clubs indépendants doivent compter
sur ses membres et sur la bonne volonté de la communauté pour
boucler leur année.
C- Le baseball semi-professionnel
À l’instar du baseball
amateur et professionnel, le baseball semi- professionnel connaît
également un certain succès à Montréal. Son implantation est plus
tardive puisqu’on doit attendre au début des années 1910 pour voir
la mise sur pied de la première ligue de baseball semi-professionnel
à Montréal. Les premiers articles à traiter de ce type de baseball
apparaissent dans le journal La Presse en 1911. Cette année-là, la
Ligue de la Cité comprenait huit équipes : Richmond, Mascotte,
Voltigeurs, Coureur des Bois, Balmoral, Athlétiques, Villemarie et
Chénier. L’appellation semi-professionnelle fait référence au fait
que les joueurs sont payés pour jouer, mais continuent d’exercer
leur métier durant la saison. Tout comme le baseball amateur, la
Ligue de la Cité présentait ses matchs le dimanche. Il nous est
permis de croire que le calibre de jeu était supérieur dans la Ligue
de la Cité que dans toute autres ligue ou partie amateurs. On payait
le joueur pour ses habiletés au baseball. Il n’y avait donc aucune
appartenance réelle à une équipe. En ce sens, le baseball semi-professionnel
se rapprochait plus du baseball professionnel qu’amateur. Tout comme
le baseball professionnel et amateur, le baseball semi-professionnel
demeure fragile. La ligue de la Cité perdura au-delà de 1915, mais
les équipes sont à déterminer à chaque année. En 1912, des huit
équipes présentes l’année précédente, il n’en reste que quatre. De
retour à huit équipes pour les saisons 1913 et 1914, la fragilité
demeure palpable dans les journaux : «Il nous faut absolument
prouver à notre ligue semi-professionnelle qu’elle nous tient à
coeur. Autrement, sans preuve tangible d’encouragement et de support
moral, le succès de la présente saison menace d’être grandement
compromis »
Le baseball à Montréal
connaît un essor rapide au tournant du siècle allant jusqu’à
supplanter la crosse comme sport d’été favori chez les Montréalais
dans les années 1910. Louant les terrains de la ville, certaines
équipes décident de se bâtir leur propre terrain de baseball. Le
club amateur Mascotte construit le leur en 1900 : «Les travaux sont
poussés avec une activité étonnante au nouveau terrain de baseball
du club Mascotte, coin des rues Ontario et De Lorimier»,
terrain qui deviendra le parc De Lorimier. Dans le quartier
St-Henri, on s’affaire à aménager «un magnifique terrain de baseball
(…) sur la patinoire Twin City aux coins des rues St-Ambroise et
Rose-de-Lima».
On joue même au baseball en hiver sur la scène du parc Sohmer
! Les équipes sont constituées de sept joueurs qui évoluent sur une
surface de 80 pieds par 60 pieds. Le lanceur lance une balle plus
volumineuse que la traditionnelle balle de baseball et se situe à 20
pieds d’un frappeur muni d’un bâton plus petit qu’à l’habitude. Les
spectateurs sont assis dans la salle, assistant au match qui se
déroule sur la scène.
Historiquement à l’écart du développement sportif à Montréal, les
Canadiens-français participent activement au développement du
baseball à Montréal et partout en province. Leur implication se
retrouve tant comme joueur, spectateur et même promoteur. Parmi les
huit clubs de la Ligue de la Cité de la saison 1913, sur une liste
préliminaire de 106 joueurs, 42 ont des noms francophones. Un indice
de la pénétration des Canadiens français dans le sport national
américain. Les matchs de baseball professionnel attirent
régulièrement entre 1500 et 2000 spectateurs que se soit au terrain
des Shamrocks ou au Montreal baseball Park. Les joutes amateurs et
semi-professionnelles attirent quant à elles plusieurs milliers de
spectateurs les dimanches de l’été. Les dimanches d’été deviennent
ainsi synonyme de baseball à Montréal ; aux quatre coins de la ville,
des équipes y disputent des matchs devant des spectateurs venus
oublier pour un temps les tracas de la vie quotidienne.
Malgré
cette popularité, le baseball éprouve de la difficulté à assurer la
permanence de sa structure. Le réseau collégial et les unions
ouvrières ont assuré au baseball à Montréal une stabilité et une
base sur laquelle bâtir. Cependant, les clubs et les ligues doivent
à chaque année se réorganiser. Leurs structures demeurent fragiles.
Il y a en définitive deux constantes dans l’histoire du baseball à
Montréal entre 1890 et 1915 : la popularité du sport auprès de la
population et l’incertitude de son organisation.
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