Society for American Baseball Research - Quebec

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 CHAPITRES
Introduction
1. Historiographie et problématique
1.1 Sport Amérique du Nord
1.2 Sport Canada/Québec
1.3 Baseball Canada/Québec
2- Origines et développement du baseball à Montréal (1860-1915)
2.1 Origines (1860-1890)
2.1.1 Mythes et réalités
2.1.2 Contexte socio-économique
---- Le baseball itinérant
2.2 Développement du baseball organisé (1890-1915)
2.2.1 Contexte socio-économique
2.2.2. Épanouissement et structure du baseball
---- Le réseau collégial
---- Le baseball professionnel
---- Le baseball amateur
---- Le baseball semi-pro
3- L'américanité dans le baseball à Montréal
3.1 Contexte historique
3.2 Deux exemples d'affrontement
3.3. Opposition sport amateur et professionnel
3.4 Le baseball au sein des dualités
4- Couverture journalistique du baseball à Montréal (1876-1914)
4.1 Contexte de l'évolution des journaux francophones à Montréal
4.2 Fonction des journaux francophones
4.3 Évolution de la terminologie
4.4 Francisation de la terminologie
Conclusion
Bibliographie
« Baseball, américanité et culture populaire. Histoire du baseball à Montréal (1860-1914) » d'Éric Coupal, mémoire de maîtrise présenté à l'UQAM en 2001.

2. Origines et développement du baseball à Montréal (1860-1915)

L’histoire du baseball à Montréal à partir de la deuxième moitié du 19e siècle se divise en deux parties distinctes : le baseball itinérant (1860-1885) et le baseball organisé (1885-1915). On dira que le baseball qualifié d’itinérant par son caractère isolé et éphémère s’est organisé à partir du milieu des années 1880. Cependant, le développement du baseball à Montréal s’effectue lentement. Il faut attendre les années 1890 pour assister à l’essor du baseball organisé qui deviendra le sport d’été préféré auprès de la population montréalaise.

2.1 Origines du baseball à Montréal (1860-1890) 

2.1.1 Mythes et Réalités

Le mythe originel du baseball demeure l’une des légendes sportives les plus vivantes. Le baseball représente depuis plus de cent ans le passe-temps national des Américains, terre de la nouvelle frontière. À la fin du 19e siècle, le président de la ligue nationale de baseball, A. G. Spalding, lance une enquête sur les origines du baseball. De cette recherche émane le mythe d’Abner Doubleday, supposé fondateur du baseball. Officier nordiste lors de la Guerre de Sécession, Doubleday aurait joué la première partie de baseball à Cooperstown dans l’état de New York en 1839. La ville de Cooperstown est depuis 1939 le lieu du temple de la renommée du baseball américain. Récit uniquement basé sur la mémoire orale, il demeure difficile à vérifier. Il comble toutefois les attentes de Spalding qui cherchait à prouver le caractère exclusivement américain de ce sport. Cepedant, le père du baseball moderne demeure Alexander Cartwright, membre des Knickerbockers, club jouant sur les Champs Élysée de New York au milieu du 19e siècle. Cartwright est le premier à mettre sur papier les règlements du baseball en 1845. La majorité de ces règlements sont encore en vigueur de nos jours.

      Au Canada, les origines du baseball proviendraient de Beachville, Ontario. En 1838, le journaliste Adam E. Ford y décrit une partie dans une lettre publiée plus tard dans le Sporting life[1]. On voit dans la description du match une similarité avec la codification du baseball faite par Cartwright : quatre coussins appelés byes, un terrain délimité, une partie pouvant compter entre six et neuf manches. De source plus fiable que celles du mythe d’Abner Doubleday, cette lettre laisserait croire que le baseball aurait ses origines au Canada. D’autant plus que cette partie aurait été jouée un an avant celle, hypothétique, d’Abner Doubleday.

      Les origines du baseball à Montréal demeurent floues puisque les sources sur ce sport marginal à cette époque sont quasi-inexistantes. Il y a tout de même quelques approches intéressantes. La première théorie s’appuie sur un fait divers survenu lors des rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada. Étudiant les écrits de Robert Sellar pour le compte du Huntingdon Geaner, l’historien Wayne McKell note que dans les années 1830, le village d’Huntington était composé de deux groupes distincts : les colons anglais, irlandais et écossais ainsi que les Américains. Ces derniers étaient pour la plupart des marchands et des opérateurs de la liaison de chemin de fer entre Ogdensburg, New York et Montréal. Selon le témoin de Sellar, Samuel Graham , c’est en 1837, par une soirée d’été qu’un groupe d’Américains jouaient à la balle au village d’Huntington. L’un d’eux, Hazelton Moore a lancé la balle sur le frappeur Fisher Ames. Ames a réagi en forçant sur Moore et en lui fracassant le crâne avec son bâton. Moore devait mourir quelques heures plus tard, et Ames, fut blanchi de l’accusation de meurtre à la suite de l’intervention du docteur qui statua que Moore avait un crâne trop étroit de toute façon[2].

      Les jeux de balles étaient pratique courante à cette époque, mais l’intérêt ici soulevé par cette anecdote est la présence d’un joueur ayant un bâton qu’il utilise pour frapper la balle. Bien que l’authenticité de cette anecdote reste à vérifier, elle représente toutefois de manière plausible l’apparition des premières formes de baseball au Québec.

      Une autre approche laisserait croire que le baseball est un sport canadien exporté et commercialisé aux États-Unis. Cette découverte proviendrait d’un album retrouvé au Château Ramesay dans les années 1930 et ayant appartenu à l’ancien assistant conservateur du musée, P. O’Leary. Dans cette source figure une correspondance «parue dans une tribune libre d’un journal dont le nom n’a pas été conservé»[3]. Répliquant à A.G. Spalding qui faisait remonter l’origine du baseball en 1842, à New York, C.E.A Patterson indiquait, dans cette correspondance, «que dans un ancien numéro du Herald de Montréal, il était déclaré que le baseball, autrefois appelé Bat and Ball se jouait au Canada en 1840, même plus tôt : que ce jeu passa du Canada au États-Unis où on en changea le nom en modifiant les règles du jeu »[4]. On jouait au Bat and Ball sur le Champs de Mars à Montréal, en 1860. «Chaque camp se composait alors de sept joueurs et il y avait trois bisques (ou buts). Celui qui avait frappé la balle courait de bisque en bisque et étaient arrêté dans sa tournée que si un adversaire en possession de la balle parvenait à le toucher.»[5]

      Comme dans l’exemple précédent, la proximité des États-Unis nous permet de croire à de tels échanges culturels. Malgré le manque d’exactitude de la source (elle indique que A.G. Spalding a situé l’origine du baseball est en 1842, alors qu’en fait, il la fait remonté au-delà, en 1839), il est tout à fait probable que le Bat and Ball ait été un jeu populaire au Canada en 1860.

 La troisième approche concerne le jeu de La Grande Thèque. Ce jeu est «un vieux jeu français qui s’est joué de tout temps en Normandie et en Bretagne »[6]. Dans cet article du Soleil paru le 21 janvier 1899, le journaliste prend le soin d’informer le lecteur que la Grande Thèque et le baseball sont deux «jeux bien distincts et qui ont chacun leur physionomie propre»[7]. La Grande Thèque se joue à deux équipes ayant dix joueurs au plus chacun sur un terrain de 300 à 400 mètres carrés. Contrairement au losange du baseball, la surface de jeu de la Grande Thèque est de forme pentagonale où à chaque angle on y place une cheville de bois ou un sac de sable qui marque les buts. Le lanceur et le frappeur sont de la même équipe. Le frappeur reçoit un lancer qu’il doit être en mesure de frapper. Généralement, ce jeu se joue en deux manches de quarante points. Tout comme le Bat and Ball, pour mettre un frappeur hors-jeu, on doit l’atteindre (le caler) entre deux buts. Ce jeu joué en France et en Angleterre (appelé Rounders) au début du 19e siècle semble représenter la forme la plus lointaine de baseball. Son contact avec l’Amérique le voit changer, façonner à la mode locale, qu’il s’agisse pour un temps du Bat and Ball ou de la balle au camp.

                  Or, le Bat and Ball et la Grande Thèque ne sont pas le baseball. Plusieurs rapprochements peuvent être faits : un lanceur, un frappeur, un circuit à parcourir pour faire un point. Par contre, comme on l’a démontré précédemment, le concept de sport est régi par divers critères dont la réglementation. Comme le note Donald Guay dans son ouvrage La culture sportive :

les règles ont de multiples fonctions dont la principale est   d’informer l’activité physique pour la transformer non seulement en sport, mais en un sport spécifique, en lui donnant des caractères distincitfs qui en font une activité sportive singulière.[8]

La codification du baseball en fait donc un sport distinct de toutes ces formes de jeux que sont le Bat and Ball, la Grande Thèque ou le Rounders. Contrairement aux Américains, il n’y a pas de mythes ou de légendes préconçues quant à l’origine du baseball au Québec. Le mythe d’Abner Doubleday visait essentiellement à permettre aux Américains de s’approprier exclusivement un sport érigé en passe-temps national chez eux. Dans les précédents exemples, les auteurs ne cherchaient pas à constituer un mythe ou une légende, mais bien à retracer les prémices du baseball en terre québécoise.

      Alors que le baseball se développe rapidement aux États-Unis, particulièrement dans les états du nord-est, et également en Ontario, son développement au Québec est inégal. Des années 1860 au milieu des années 1880, le baseball est un sport itinérant par son caractère éphémère et très peu organisé.

2.1.2 Contexte socio-économique de Montréal (1860-1890)

      La période s’étendant de 1860 à 1890 montre un Montréal industriel qui en fera «le grand centre industriel du Canada»[9]. On assiste dès les années 1850 à une transformation de la ville vers une métropole où la population passe de 58 000 habitants en 1852 à 107 000, en 1871, l’exode rural permet à la population montréalaise de s’accroître. Des anglophones de l’Ontario, des provinces maritimes et des cantons de l’Est ainsi qu’une majorité de francophones du Québec délaissent les champs pour tenter fortune à Montréal. Cette augmentation substantielle de la population amène la construction d’un grand nombre de logements, amenant alors un agrandissement du territoire urbanisé. «À partir des années 1870 le peuplement déborde vers de nouvelles municipalités de banlieue : Hochelaga à l’est, Saint-Jean-Baptiste au nord, Saint-Gabriel, Sainte-Cunégonde et Saint-Henri au sud-ouest[10]». Ces municipalités entourant la ville de base comptent 70 000 habitants en 1891.

                  Par ailleurs, le parc du Mont-Royal est premier grand parc de Montréal. Inauguré en 1874, il sera suivi par par le développement du parc La Fontaine et celui de l’île Sainte-Hélène. La gestion du transport en commun est cependant confiée à l’entreprise privée. Le service de tramways est inauguré en 1861. D’abord tiré par des chevaux, le tramway voit son réseau s’entendre graduellement. La véritable expansion viendra en 1892 lorsqu’on adoptera le tramway électrique, plus rapide et plus efficace. «Celui-ci, qui inaugure véritablement le transport de masse, viendra appuyer l’expansion urbaine en facilitant le transport d’un bout à l’autre du territoire.»[11]

      L’expansion économique de Montréal est reflétée par la position stratégique de la ville au coeur des systèmes de transport. Montréal occupe une position dominante dans les secteurs maritimes et ferroviaires. Son port est à l’époque le plus achalandé au Canada. On assiste alors au développement de deux grands réseaux ferroviaires : le Grand Tronc reliant le sud du Québec et de l’Ontario dès 1854 et le réseau du Canadian Pacifique qui traverse le pays pour atteindre Vancouver en 1886. Montréal accueille le siège des activités de ces deux réseaux ainsi que leurs principaux ateliers de construction et d’entretien du matériel roulant. «L’impact de leur présence sur l’économie de la métropole est considérable.»[12]

      La première vague d’industrialisation touche Montréal vers les années 1840 avec l’implantation de l’industrie manufacturière. On y retrouve plusieurs industries distinctes, parmi les plus importantes : la chaussure, la confection de vêtements, le textile et la transformation du tabac. L’expansion de l’industrie manufacturière à Montréal se détermine également par l’industrie lourde. Ce secteur requiert «une main-d’oeuvre beaucoup plus qualifiée, donc mieux payée, qui est majoritairement d’origine britannique»[13]. Cette industrie est composée de deux secteurs. Un premier relié aux produits du fer et de l’acier et le second lié à la présence des deux grandes entreprises ferroviaires est le secteur du matériel roulant de chemin de fer. Montréal se façonne déjà, à cette époque, un paysage industriel très diversifié par la présence de la plupart des grands secteurs manufacturiers.

      Malgré une expansion économique qui fait de Montréal le centre industriel au Canada, la vie ouvrière demeure très difficile. Les conditions de travail sont difficiles, les salaires, très bas. Ce qui oblige souvent le chef de famille à envoyer ses jeunes adolescents sur le marché du travail. Il en résulte donc un niveau d’éducation peu élevé. Les heures de travail sont longues et exigeantes sans offrir de sécurité d’emploi. «La population est constituée à 80 % de locataires et ses maigres revenus ne lui permettent pas toujours d’avoir un logement adéquat.»[14] La famille ouvrière vit donc dans un climat d’insécurité. L’industrialisation, premier facteur d’urbanisation, amène à Montréal des clivages sociaux qui seront de plus en plus marqués dans la deuxième moitié du 19e siècle.

      Majoritairement anglophone en 1850, le visage de Montréal change dans les années 1860 avec le ralentissement de l’immigration et l’accélération de l’exode rurale. Les Canadiens français deviennent majoritaires dans une ville dominée par les institutions, le capital et la langue anglaise. Voulant avoir accès à une place dans la ville qui est aussi la leur, on assiste à l’émergence d’une bourgeoisie francophone où leurs activités sont concentrées dans le commerce du gros et dans certaines industries manufacturières.

      La renaissance de l’Église catholique sous l’épiscopat de Mgr Bourget lui confer un rôle prédominant dans l’organisation sociale des Canadiens français. On est donc en présence de deux groupes distincts divisés par la langue et la religion : celui des catholiques francophones et celui des anglo-protestants, «chacun occupe des zones distinctes dans l’espace montréalais»[15]. La société montréalaise de la seconde moitié du 19e siècle est donc représentée par la coexistence dynamique de deux univers distincts en interaction constante.

2.1.3 Le baseball itinérant

      Le sport à Montréal des années 1860 et 1870 est essentiellement orienté vers les besoins de la bourgeoisie anglophone. Des sports comme le curling, le cricket et la course à chevaux ont la faveur de la communauté anglophone de Montréal depuis le début du 19e siècle. Dès 1840, un club de raquette, le Montreal Snow Shoe Club est fondé à Montréal. Ce club sera suivi entre autres par le Montreal Lacrosse Club, en 1856 et le Montreal Bicycle Club, en 1878 (qui sera incorporé au sein du Montreal Amateur Athletic Association, en 1881). Ces clubs dirigés par la bourgeoisie anglophone n’acceptent que les membres dont le prestige social n’avait d’égal que la fortune. La pénétration canadienne-française y est limitée voire inexistante. Entre les exigences de la vie urbaine où les conditions de vie sont difficiles et l’omniprésence de l’Église, les Canadiens français n’ont pas réellement de temps à accorder aux loisirs. Ils seront cependant nombreux à assister aux courses de chevaux et aux régates présentées entre sur le canal Lachine tout au long de la deuxième moitié du 19e siècle.

      Il est difficile de retracer l’origine exacte du baseball à Montréal. Le manque de source et les rares mentions dans les journaux, à cette époque, en sont les principales raisons. On a tout de même quelques indices démontrant que le jeu de baseball existe bel et bien à Montréal dans les années 1860. Un de ceux-là est la décision, en 1865, du conseil municipal de Montréal de donner une amende de cinq dollars à quiconque pris à jouer au cricket ou au baseball dans un parc public. On alléguait alors le danger que courraient les piétons à être atteint par une balle perdue[16].  Le journal montréalais The Gazette fait aussi mention le 19 août 1869 d’une partie de baseball opposant un club anonyme de Montréal et le Crescent Club of St-John’s également de Montréal sur un terrain de crosse de la ville[17]. Bien que majoritairement anglophone, on note toutefois que quatre des 19 joueurs portent un nom français : Lameux, Goudreau, Lessard et Labelle. En 1871, le premier club de baseball au Québec est formé : le Montreal Base Ball Club. Composé exclusivement d’anglophones, le club aura la chance en 1872 d’accueillir et de rivaliser avec le club américain des Red Stocking de Boston. Ces derniers auront le meilleur par 63 à 3[18], prouvant ainsi le chemin à parcourir par les Montréalais pour espérer rivaliser avec les meilleurs de ce sport. La même année, le club Jacques-Cartier devient le premier club de baseball composé exclusivement de Canadiens français.

      Cependant, jusqu’au milieu des années 1880, le baseball demeure un sport fragile où la vie d’un club dépasse rarement un an ou deux. L’historien Alan Metcalfe a dénombré à Montréal entre 1867 et 1885, 46 clubs de baseball comparativement à 63 clubs de raquettes et 78 clubs de crosse. Seulement 13 clubs ont survécu plus de deux ans, mais aucun plus de 10 ans. Cette vie éphémère s’explique par la rareté des clubs donc par la difficulté à organiser des parties. Les équipes susceptibles de compétitionner avec celles de Montréal étaient situées en Ontario ou dans les états américains jouxtant le Québec. Sans ligues ou équipes réellement durables, le baseball se constitue autour d’événements publics. On note en 1877 dans le journal Le Canadien que «le jour du Dominion Day, un tournoi de base ball aura lieu entre les clubs Resolutes de Montréal et Athletics de Québec»[19]. On le retrouve également au centre des activités du pique-nique de l’Union des typographes tenu sur l’île Sainte-Hélène en 1874[20]. Travaillant sur le sport au Manitoba de la colonisation jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’historien M.K. Mott indique que le baseball, durant les années 1880,  est devenu partie prenante des célébrations communautaires et un véhicule pour la démonstration de l’esprit de communauté[21]. On retrouve à Montréal la même application.  Au coeur des fêtes communautaires, le baseball s’impose très tôt comme un élément rassembleur permettant aux gens de resserrer leurs liens sociaux.

      La bourgeoisie anglaise de Montréal est toutefois plus friande de la crosse que du baseball. Ce sport américain ne l’intéresse pas outre mesure. Elle craint l’éventualité d’une commercialisation du sport à travers le caractère professionnel qui entoure le baseball dans sa pratique aux États-Unis et en Ontario. Cette commercialisation l’éloignerait de la noblesse du sport qu’est l’amateurisme[22]. Nous reviendrons avec plus d’acuité sur l’opposition entre les tenants du sport amateur et ceux du sport professionnel dans le chapitre suivant. La commercialisation du baseball passera donc par des promoteurs canadiens-français et des hommes d’affaires canadiens-anglais. Ces derniers dont la fortune est récente n’ont rien à voir avec la bourgeoisie british de Montréal. Peu attachés à l’idée de l’amateurisme, ils voient dans le sport professionnel un moyen agréable de faire de l’argent. Par contre, il faudra attendre en 1890 pour voir à Montréal le premier club professionnel de baseball. Tout au long des années 1880, le baseball demeure exclusivement amateur. On assiste en 1884 à la naissance du club Le Dollard officié entre autres par l’avocat M.L. Lasalle (président) et le typographe M.L.H. Bourgignon (trésorier) :

Le Dollard est le seul club de base ball qui existe à Montréal et il promet de devenir un des clubs les plus florissants, vu l’encouragement qu’il reçoit depuis sa fondation de la part des premiers officiers de la ville.[23]

Sans ligues ou adversaires dans les environs, les clubs de baseball doivent donc se déplacer pour pouvoir exercer leur sport : «le club Dollard acceptera les défis de tout club dans la province de Québec qui n’ont pas plus de 5 ans d’existence»[24]. Ce n’est pas sans rappeler le sport fraternity américain présent à New York, par exemple, durant les années 1850 et 1860. Ces clubs sociaux où le sport n ‘étaient prétexte qu’à des rencontres sociales entre gens ayant les mêmes affinités. Les rencontres entre deux clubs étaient précédées de banquets grandioses en l’honneur des visiteurs et au terme des parties, le résultat importait peu. Seuls les plaisirs du jeu et les rencontres sociales y étant associées suffisaient à faire de ces défis un succès. Ces sport fraternities ont certainement existé au Québec durant les années 1870 et 1880. On note cependant un changement de mentalité vers la fin des années 1880 : «l’esprit de compétition qui nourrit le capitalisme et libéralisme économique se transpose dans le sport qui, de forme de sociabilité qu’il était, devient champ de compétition amateur et professionnelle »[25]. Le développement d’un réseau de chemin de fer verra la disponibilité des clubs et l’engouement grandissant de la population à l’endroit du baseball permettent la création de ligues où un calendrier rigide opposera deux clubs à plusieurs reprises durant l’été. D’un sentiment d’appartenance au sport lui-même, on évolue vers un sentiment d’appartenance plus précis : la population du quartier ou de la ville appuie désormais le club qui le représente.

                  Le développement du baseball à Montréal demeure somme toute très lent. C’est à Sainte-Hyacinthe que le baseball connaît son premier véritable essor au Québec. On l’y joue, 1876, à l’occasion des festivités de la St-Jean «sur la place du marché à foin (partie opposant) le club de Granby et  celui de Sainte-Hyacinthe»[26]. Tout au long de l’été 1877, le journal local, Le Courrier de Sainte-Hyacinthe, rapporte les résultats des matchs opposant les clubs des environs. Qu’il s’agisse d’une partie entre les clubs Acton Vale et Roxton[27] ou entre ceux Sainte-Hyacinthe et Acton Vale[28], le lecteur peut suivre les activités du baseball dans la région sur une base hebdomadaire. La région de Sainte-Hyacinthe peut être considéré à juste titre comme la capitale du baseball au Québec, et ce jusqu’au milieu des années 1890 où Montréal prendra le relais.  

2.2 Développement du baseball organisé à Montréal (1890-1915)

                  À la fin des années 1880 après un développement laborieux, le baseball connaîtra un essor fulgurant où sa popularité auprès de la population en fera le sport d’été par excellence au Canada au début du 20e siècle[29]. Ce segment vise essentiellement d’une part, à présenter le contexte socio-économique de Montréal entre 1890 et 1915 et à expliquer à travers les journaux de l’époque le développement et les structures du baseball à Montréal durant cette même période.

2.2.1 Contexte socio-économique de Montréal (1890-1915)

                  Au cours de cette période, la population montréalaise explose littéralement. On chiffrait à 217 000 habitants la population de Montréal en 1891, on en dénombre 468 000 en 1911. Cette croissance démographique n’est pas le seul fruit de la hausse de la natalité. Au début du 20e siècle, «Montréal est témoin d’un phénomène nouveau : l’arrivée d’immigrants européens qui ne sont pas d’origine britannique»[30]. Ces derniers, juifs, italiens, russes etc., fuient les persécutions ou la misère pour recommencer une nouvelle vie à Montréal. Il faut ajouter à cela l’exode rural qui ne cesse d’augmenter tant chez les Canadiens français que chez les Canadiens anglais. «En ce début de siècle, Montréal attire comme un aimant ceux qui espèrent améliorer leur sort et entreprendre une nouvelle vie.»[31]

      L’essor économique des années 1890 fit de Montréal la métropole du Canada. Cette croissance affecte tous les secteurs de l’économie montréalaise, à commencer par le commerce international et la navigation. Grâce au développement de l’agriculture dans l’Ouest canadien, Montréal devient le plus grand port d’exportation de céréales au pays. Parallèlement, le développement des réseaux ferroviaires «accentue le rôle de Montréal comme centre névralgique du transport au Canada»[32]. Le tramway électrique, introduit à Montréal en 1892, offre un réseau qui s’étend davantage offrant aux travailleurs un moyen de transport rapide leur permettant d’habiter plus loin de leur lieu de travail. La ville de Montréal en profite pour amorcer un mouvement d’annexion qui s’étendra jusqu’en 1918.  Au bout du compte, Montréal aura multiplié son territoire de 1867 par cinq en y intégrant 23 municipalités distinctes.

                  Cette effervescence permet une croissance marquée dans tous les secteurs de l’économie montréalaise. Pendant que l’industrie manufacturière enregistre pendant cette période une croissance sans précédent, les banques montréalaises demeurent les véritables leaders financiers au Canada. Des sociétés comme la Montreal Light, Heat and Power et la Dominion Textile ont leur siège social à Montréal. Le développement de l’Ouest canadien auquel ils participent amène à Montréal les succursales de plusieurs grandes maisons de commerce qui constituent un nouveau marché pour les usines de Montréal. 

                  Les Canadiens français constituent toujours la majorité à Montréal (60 %) grâce à l’exode rural qui ne cesse de s’accentuer. Le nombre de Montréalais d’origine britannique continue d’augmenter, mais perd du terrain au profit des Canadiens français et des autres groupes ethniques. L’augmentation de la population amène une transformation de l’environnement culturel. On voit émerger une culture populaire proprement francophone. «Résolument urbaine, elle puise encore dans la tradition canadienne-française, mais elle s’alimente de plus en plus aux modèles américains.»[33]

      Le développement des journaux de masse contribue à cette affirmation culturelle. Des journaux comme La Presse et La Patrie qui rejoignent une majorité de foyers transmettent une vision moderne de la société. La place de plus en plus grande que font ces journaux au sport professionnel témoigne de l’importance de ce phénomène dans la culture urbaine à Montréal.

      L’essor économique sans précédent que connaît Montréal à la fin du 19e siècle ne favorise pas tout le monde. L’écart social entre riches et pauvres continue à s’accentuer. La grande bourgeoisie d’origine britannique profite pleinement de cet essor en consolidant sa position dominante sur l’échiquier social à Montréal. Il en va de même pour la bourgeoisie canadienne-française qui continue à se développer. Son rayonnement demeure toutefois à l’échelle de la ville ou même de la province. On assiste à la croissance rapide d’une classe de petits commerçants qui se «multiplie avec l’expansion de la population et du territoire»[34]. La classe ouvrière représente toute de même la majorité de la population montréalaise. La main d’oeuvre est employée principalement dans les secteurs manufacturiers, du transport et de la construction. Les conditions de vie demeurent précaires pour les ouvriers peu ou pas qualifiés : salaire bas, chômage saisonnier et insécurité de l’emploi. Les ouvriers qualifiés, quant à eux, voient leurs conditions s’améliorer avec la montée du syndicalisme originant des syndicats internationaux d’origine américaine.

      Par ailleurs, l’Église catholique demeure un pivot important de l’organisation sociale chez les Canadiens français de même que chez les Irlandais et les Italiens. Le développement de la banlieue et la croissance de la population voient les paroisses se multiplier au courant des années 1890 et 1900. Face à une société urbaine en pleine évolution, l’Église trouve dans les institutions scolaires le moyen de maintenir sinon d’augmenter son emprise sur la vie de ses fidèles.

2.2.2 Épanouissement et structure du baseball à Montréal (1890-1915)

                  À l’instar de l’économie, le baseball connaît dans la dernière décennie du 19e siècle une croissance rapide. L’augmentation significative de la population montréalaise ainsi que l'élargissement du territoire sont des éléments essentiels au développement du baseball en milieu urbain. Cette conjoncture permettra ainsi au sport de rejoindre un plus grand nombre d’adeptes. Plusieurs facteurs sont en cause lorsqu’on parle de la diffusion rapide du baseball à Montréal. Il faut inévitablement parler des journaux de masse qui favoriseront la promotion et l’intérêt du baseball durant les décennies à venir. Nous y reviendrons plus en détail dans le chapitre 4. Le réseau collégial aura permis au baseball de s’installer sur une base permanente à Montréal. En se familiarisant avec le baseball, les étudiants représentaient un bassin de joueurs potentiels pour les clubs de Montréal ainsi que des spectateurs avertis. Naîtront ainsi durant les années 1890, une multitude de ligues de baseball dans la ville et ses environs. Le baseball devient donc au tournant du 20e siècle un sport majeur à Montréal.

2.2.2.1   La stabilité : le réseau collégial (1890-1915)

      Reliée à la Nouvelle-Angleterre par le chemin de fer depuis 1853, la Ville de St-Hyacinthe est l’une des premières à accueillir des étudiants américains. Certains d’entre eux sont des franco-américains que les parents envoient au Québec pour poursuivre leurs études dans un cadre francophone. Tous, cependant, amènent avec eux leurs connaissances et leur amour du baseball.  Le réseau s’étend rapidement à Trois-Rivières et Montréal. On joue au baseball au Séminaire de Sainte-Hyacinthe dès 1874 où les étudiants américains forment la Baseball Association of St-Hyacinthe, qui compte quatre équipes[35]. À Montréal, les collèges St-Laurent et Sainte-Marie sont initiés au baseball au milieu des années 1880. «Dans les années 1890-1894, les étudiants de la majorité des collèges de Montréal et des environs pratiquent ce sport»[36]. Même au sein des institutions collégiales catholiques comme le Mont St-Louis, les religieux forment des équipes de baseball[37]. Les rencontres intercollégiales se poursuivent durant toute la période et certains d’entre eux comme le Collège St-Laurent rivaliseront avec les clubs amateurs[38].

      L’arrivée d’étudiants américains est déterminante pour le développement ultérieur du baseball à Montréal. En établissant un réseau solide entre les collèges, le baseball se dotait ainsi d’une base rigide. Le développement rapide du baseball entre 1890 et 1915 n’y est pas étranger. On apprenait en quelque sorte aux étudiants les vertus de ce sport qui ne ressemblait à aucun autre à cette époque. Il faut également noter qu’au même moment, nombre de Franco-américains réussissent très bien dans la National League aux États-Unis. Parmi ceux-ci, Lajoie jouant à Philadelphie, Demontreville, à Brooklyn et Mercer (Mercier), à New York. Dès 1893, les journaux rapportent leurs exploits attisant l’intérêt de la population pour le baseball.

      La montée du syndicalisme à la fin du 19e siècle et l’arrivée des Unions internationales en provenance des États-Unis ont certes eu une influence sur le développement du baseball, mais dans une moindre mesure. Sans être des précurseurs, les clubs formés par les unions ouvrières auront toutefois aidés à populariser le baseball à tous les échelons de la population. On retrouve entre 1893 et 1894 six clubs issus des unions ouvrières. Parmi ceux-ci, on retrouve des équipes de l’union des typographes, de l’union des cigariers et de l’union des employés de Bell Telephone[39]. Cette conjoncture jumelée à l’amélioration des conditions de vie amène au baseball à Montréal une stabilité et une base essentielle pour son développement futur.   

2.2.2.2   La fragilité : les ligues de baseball (1890 à 1915)

      Durant la première moitié des années 1890, les journaux ne font encore très peu état du baseball à Montréal. De très rares articles apparaissent dans les journaux au cours des années 1890, 1891 et 1892. Le véritable essor vient à la deuxième partie des années 1890. Le baseball jusque-là itinérant s’organisera. Au tournant du siècle, les journaux suivent les activités de plus de 10 ligues à Montréal ou ailleurs. Nous verrons maintenant le développement du baseball organisé par les trois types de ligues en activité à Montréal à l’époque, soit la ligue professionnelle, la ligue semi-professionnelle et la ligue amateur.

A-    Le baseball professionnel

      La percée montréalaise dans le baseball professionnel se produit en 1890. Le club de Buffalo de la ligue internationale était dans une mauvaise posture suite à la mise sur pied d’un autre club plus prestigieux dans la même ville (faisant parti de la Players League formée suite à un conflit avec la National League). Le propriétaire, Charles D. White, transféra son club à Montréal pour les six dernières parties de l’année. Il loua pour l’occasion le terrain de crosse des Shamrocks situé à l’angle des rues Sainte-Catherine et Atwater. Parmi les six parties à disputer, trois ont eu lieu à Montréal. La première opposant Montréal à Toronto attira plus de deux mille personnes[40]. Le second match ne reçut qu’une poignée de spectateurs. Devant ce manque d’intérêt envers le baseball professionnel, on transféra le club à Grand Rapids au Michigan. Un nouveau club arriva à Montréal en 1891 suite à la faillite de la concession de Hamilton de La ligue internationale. La ligue cessa ses activités après seulement neuf matchs. Dans cet intervalle, très peu de spectateurs s’étaient présentés au terrain des Shamrocks lors des deux parties disputées à Montréal. La ligue internationale s’est reconstituée à la fin de 1891 sous l’appellation Ligue de l’Est (Eastern Association) suite au démentèlement de la Players League. Montréal devra patienter plus de 5 ans avant de joindre à nouveau les rangs d’une ligue professionnelle.

      En 1896, Montréal accueille les dignitaires de plusieurs clubs intéressés à former une ligue de baseball professionnelle. Cette ligue, la ligue internationale de l’Est «se composera de joueurs professionnels seulement, afin de pour s’assurer de quatre clubs américains»[41]. Cette ligue comprend les formations de Sainte-Hyacinthe, Farham, Montréal, Hull ainsi que les villes américaines de Plattsburg, Malone et St-Albans. Tout porte à croire que le club de Montréal est administré Jos Page et James Edward Tip O’Neil deux anciens joueurs de baseball dans les ligues majeures qui tentaient jusque-là d’établir un club de baseball professionnel à Montréal. Avec l’aide du promoteur sportif américain William H. Rowe qui amène l’argent et les joueurs nécessaires, un calendrier pour la saison est établi. Le club de Montréal connaît un certain succès. Quelque 1 200 personnes assistent à un match présenté au terrain des Shamrocks opposant Montréal à Plattsburg[42]. Heureux du succès de l’équipe en 1896, Page, O’Neil et Rowe décidèrent de poursuivre les activités de l’équipe pour la saison suivante.

      Suite à l’incendie de parc de baseball de Rochester, le président de la ligue de l’Est, Pat Powers accepta de transférer le club de l’endroit à Montréal sous la gouverne de Rowe et d’un nouvel investisseur, le major George Cameron ; Page et O’Neil ayant décidé de se retirer. Ce transfert mis fin à courte existence de la Ligue internationale de l’Est. Outre Montréal, la ligue Eastern comprenant les clubs de Syracuse, Toronto, Buffalo, Springfield, Providence, Scranton et Wilkes-Barrie.

      Le club de Montréal s’installa au terrain des Shamrocks. Le propriétaire William H. Rowe apporta de légères améliorations au niveau de la surface de jeu ainsi que la construction d’estrades au champ extérieur et de sièges réservés aux détenteurs de billets de saison. En 1898, le partisan pouvait acheter un billet de saison pour 20 $ et ainsi assister aux 68 parties locales du club[43]. Les clubs professionnels pouvaient jouer jusqu’à 150 parties durant l’été, incluant les matchs de championnat et les matchs pré-saisons. Les assistances demeuraient cependant faibles. Les gens avaient de la difficulté à payer pour voir à l’oeuvre des joueurs inconnus. Tout au long de l’histoire du baseball professionnel à Montréal, la très nette majorité des joueurs auront été des Américains. Il y aura Napoléon Lizotte, en 1900, «ce joueur canadien-français (qui) ne manquera pas de jouir d’une grande popularité à Montréal»[44]. Il fut l’un des rares, à l’époque, à défendre les couleurs de Montréal dans une équipe de baseball professionnel. Par conséquent, il est vrai de dire que les spectateurs assistaient à un sport purement américain. La faiblesse des assistances est également due au fait que Montréal accueillait sa troisième équipe différente en moins de 10 ans. Les partisans n’avaient pas eu le temps de s’identifier aux joueurs défendant leurs couleurs.

      L’élément déclencheur aura été la conquête du championnat de la Ligue de l’Est par Montréal en 1898. Appuyé par le joueur de premier but et gérant Charles Dooley, du joueur de 2e but, Fred Henry  et du joueur de champ droit Jack Shearon, Montréal s’était doté d’une équipe championne au bon moment. Ce championnat a donné un élan de popularité au baseball professionnel à Montréal. Le club de Montréal devint donc les Royals de Montréal que les partisans canadiens-français appelaient Royaux. Ce nom donné en raison du Mont-Royal est le premier nom donné à un club de baseball professionnel à Montréal puisque les équipes antérieures n’ont simplement pas vécu assez longtemps pour porter un nom. Le noyau de l’équipe, c’est à dire Dooley, Shearon et Henry demeurèrent avec l’équipe jusqu’en 1903. Cette continuité permit aux Royaux d’attirer des foules de plus en plus nombreuses tout en fidélisant les partisans de la première heure. De quelques centaines de spectateurs avant 1898, les Royaux en attiraient régulièrement plus de deux mille au tournant du siècle. 

      Toutefois, en 1903, l’équipe fut transférée à Baltimore. Les dirigeants de la Ligue de l’Est considéraient Baltimore comme un marché plus lucratif que celui de Montréal tout en rapprochant l’équipe des autres villes du circuit. Toutefois, le baseball professionnel fut de retour la même année lorsque le propriétaire de l’équipe de Worchester, P.H. Hurley, déménagea son club à Montréal. Encore une fois, les partisans de Montréal devaient se familiariser avec des joueurs inconnus. De 1903 à 1917, le club aura eut pas moins de six propriétaires différents, 14 gérants et un rendement de fin de peloton. Cela n’empêche pas les partisans d’assister aux matchs. En 1907, «4 000 spectateurs assistèrent au match d’ouverture contre Buffalo malgré des conditions exécrables»[45]. Lors de la partie inaugurant la saison de 1913, plus de 7 000 personnes se rendent au parc Atwater assister au match[46].  Les journaux contribuent à cette popularité croissante en diffusant quotidiennement des sommaires détaillés des matchs des Royaux ainsi que le classement de la Ligue de l’Est. Entre 1896 et 1915, les sections des sports des journaux comme La Presse et La Patrie consacrent une grande partie de leurs espaces au baseball professionnel. La place des Royaux est prédominante, mais on diffuse également les résultats et les classements du Baseball majeur : que se soit la Ligue nationale, la Ligue Américaine ou pour un temps La ligue fédérale.

      Par ailleurs,  il faut bien noter que le baseball professionnel ne se limite pas aux Royaux. Le journal Le Devoir rapporte les activités de la Ligue professionnelle de Montréal. On y retrouve les Montreal Reserves, le club Cherrier, le club Canadien ainsi que les Voltigeurs de St-Henri. Malheusement, les informations sur cette ligue sont fragmentaires. Le journal n’en fait mention qu’en 1911. Tout porte à croire que cette ligue aura duré que le temps d’un été ou deux.

      De plus en plus de gens suivent avec intérêt les activités du Baseball majeur aux États-Unis où des Franco-américains y excellent. On a qu’à penser à Napoléon Nap Lajoie évoluant avec les Athletics de Philadelphie et remportant le championnat du meilleur frappeur de la Ligue Américaine à trois reprises (1901, 1903, 1904). Au tournant du siècle, c’est sur une base quotidienne que les résultats et les classements des équipes sont rapportés par les journaux de Montréal.

B-     Le baseball amateur (1890-1915)

      Dès ses débuts, l’organisation du baseball amateur à Montréal est centrée autour du club. La multiplication des clubs amateurs dans la ville et les environs durant la période 1890-1915 nous donne un indicatif de la popularité grandissante du baseball durant cette période. De la vingtaine de clubs recensés au milieu des années 1890, on en retrouve plus du double à Montréal en 1914. Par ailleurs, les traditions du baseball amateur se poursuivent. Le baseball est encore très présent dans les fêtes populaires. On assiste également grâce à la multiplication des clubs à des rencontres plus fréquentes entre ceux-ci. Des quatre coins de la ville et de la province, les clubs de baseball amateur se lancent des défis tout au long de l’été : « le club Sainte-Clothilde lance un défi à tous les clubs amateurs de la province (…) »[47]. On use de tous les moyens pour attirer les clubs adverses : «le Magnétique qui se proclame champion de la province, est prêt à jouer avec n’importe quel club »[48]. On n’hésite pas à mettre de l’argent en jeu pour relever le degré de compétition : «Cette joute sera pour un enjeu de 200 $ et décidera le championnat de la localité (Lachine)»[49]. L’essor du baseball amateur se fait sentir dans tous les milieux de la ville. On y joue entre régiments au sein de l’armée[50] et à l’université contre d’autres clubs amateurs[51]. Les compagnies manufacturières forment leur propre équipe qu’ils opposent à leurs concurrents : «le club de baseball Colonial de la Bleaching and Printing Co. a ouvert sa saison ces jours derniers alors qu’il a défait le club de la Standard Shirt Co., 8-0. Le Colonial est prêt à se rencontrer avec n’importe quelle autre équipe de manufactures en ville. »[52]. Le baseball amateur a donc eu une forte pénétration tant du point de vue géographique que social. On y joue à Ahuntsic, au nord de l’île, tout comme à Lachine et dans le quartier Hochelaga. De plus, le baseball amateur qui fut pour un temps la chasse-gardée des plus nantis, s’est démocratisé en même temps que ses clubs. On compte une majorité de joueurs canadiens-français au sein de la plupart des clubs établis à Montréal. Les matchs ayant lieu le dimanche permettent à tous d’y prendre part comme joueurs ou spectateurs : qu’il s’agisse d’un journalier de la Bleaching and Printing Co. ou d’un membre du syndicat de l’Union des typographes[53].

      Devant le succès de la Ligue de l’Est, les clubs amateurs cherchent également à se regrouper. En 1898, une assemblée des directeurs de six clubs de baseball amateur à travers la province mettent sur pied la Ligue de Baseball de la Province de Québec appelé communément la Ligue provinciale. Cette initiative est la première visant à former une ligue entre des clubs de baseball amateur. Ainsi, les clubs Cercle Montcalm (St-Hyacinthe), St-Jean (St-Jean), Richelieu (Sorel), Mascottes, National et Indépendants (tous trois de Montréal) s’affronteront pour les honneurs du championnat de la Province de Québec. La saison 1898 proposait un calendrier où les clubs disputeraient dix parties chacunes entre le 22 mai et le 16 octobre[54]. Le premier match opposant le Cercle Montcalm et le National attira à Montréal une foule de près de 2000 personnes. Six des neuf joueurs de la formation du National sont des Canadiens français.

      En 1900, le journal La Patrie publie dans ses pages le texte de la nouvelle constitution et des règlements de la Ligue provinciale[55]. Parmi ceux-ci, on remarque à l’article IV que «le club recevant devra remettre au club visiteur, à chaque partie, la somme de 40 $ pour dépenses de voyages »[56]. On préserve ainsi la coutume d’accueil présente dans les clubs amateurs british et les sport fraternies américaines du milieu du 19e siècle. Ces coutumes étaient alors plus importantes que les matchs eux-mêmes. Les équipes St-Hyacinthe (St-Hyacinthe), St-Jean (St-Jean), Électric (Valleyfield), Mascottes (Montréal) et Farnham (Farnham) font partie de la ligue pour l’année 1900. On note que seules les équipes St-Jean et Mascottes étaient présentes lors des débuts de la Ligue en 1898. En 1901, le club Farnham se retire de la Ligue provinciale. Cela montre la fragilité des ligues amateurs. Plusieurs ligues amateurs verront le jour à Montréal : Ligue de Montréal (1901), Ligue de l’Est Canadien (1904), Ligue de Baseball Champêtre Amateur (1907) et la Ligue Maisonneuve (1912) pour ne nommer que celles ayant eues une couverture dans les journaux. En 1914, le journal Le Devoir annonce que le club Le Canadien inc est le champion de baseball amateur de la province car «après avoir battu tous les meilleurs clubs de Montréal et d’en dehors (…) il a terminé sa saison en triomphant du Sainte-Clothilde, champion de la ligue Montréal-Ouest devant une foule de 4000 spectateurs »[57].

       Toutes ces ligues auront un certain succès populaire, mais son caractère amateur les rendra éphémères. La réalité du baseball amateur n’est pas la même que celle du baseball professionnel. Au niveau professionnel, Montréal a accueilli une seule équipe et ses départs successifs ont laissé un vide à chaque fois. Dans le baseball amateur de l’époque, la constitution d’une ligue n’était pas à priori essentielle. En 1915 à Montréal, il y a 71 équipes faisant parties d’une ligue contre 150 qui demeurent indépendantes[58]. Par conséquent, que les clubs amateurs se soient constitués en ligue ou non, ils se rencontraient invariablement en se lançant des défis. Il faut aussi noter que malgré leur engagement envers la ligue, les clubs disputaient plusieurs parties d’exhibition durant l’été : « l’équipe réorganisée (Mascottes) a fait merveille dans deux parties d’exhibition »[59]. La présence de ligues amateurs n’a pas eu de réel impact sur les activités de la majorité des clubs. Alors que le baseball professionnel en était à ses premiers pas à Montréal, le baseball amateur poursuivait une tradition longue de plus de 20 ans. 

      Durant la période 1890-1915, les ligues amateurs naissent et meurent dans un intervalle de quelques années. Les clubs demeurent fragiles. On assiste à des réorganisations fréquentes et certains vont même jusqu’à fusionner entre eux : « Le club Indépendant se trouvant privé de tout accoutrement, éprouve mille difficultés à se réorganiser, et à bout a résolu de fusionner avec la 2e équipe des Mascottes»[60]. Les seuls clubs capables de prospérer à cette époque sont affiliés à de grosses associations amateurs. On a qu’à penser au club National qui est affilié avec la prestigieuse Association Athlétique d’amateur Le National ou au club Mascottes, avec l’Association Athlétique Amateur Mascotte. Les clubs indépendants doivent compter sur ses membres et sur la bonne volonté de la communauté pour boucler leur année.

C- Le baseball semi-professionnel

      À l’instar du baseball amateur et professionnel, le baseball semi- professionnel connaît également un certain succès à Montréal. Son implantation est plus tardive puisqu’on doit attendre au début des années 1910 pour voir la mise sur pied de la première ligue de baseball semi-professionnel à Montréal. Les premiers articles à traiter de ce type de baseball apparaissent dans le journal La Presse en 1911. Cette année-là, la Ligue de la Cité comprenait huit équipes : Richmond, Mascotte, Voltigeurs, Coureur des Bois, Balmoral, Athlétiques, Villemarie et Chénier. L’appellation semi-professionnelle fait référence au fait que les joueurs sont payés pour jouer, mais continuent d’exercer leur métier durant la saison. Tout comme le baseball amateur, la Ligue de la Cité présentait ses matchs le dimanche. Il nous est permis de croire que le calibre de jeu était supérieur dans la Ligue de la Cité que dans toute autres ligue ou partie amateurs. On payait le joueur pour ses habiletés au baseball. Il n’y avait donc aucune appartenance réelle à une équipe. En ce sens, le baseball semi-professionnel se rapprochait plus du baseball professionnel qu’amateur. Tout comme le baseball professionnel et amateur, le baseball semi-professionnel demeure fragile. La ligue de la Cité perdura au-delà de 1915, mais les équipes sont à déterminer à chaque année. En 1912, des huit équipes présentes l’année précédente, il n’en reste que quatre. De retour à huit équipes pour les saisons 1913 et 1914, la fragilité demeure palpable dans les journaux : «Il nous faut absolument prouver à notre ligue semi-professionnelle qu’elle nous tient à coeur. Autrement, sans preuve tangible d’encouragement et de support moral, le succès de la présente saison menace d’être grandement compromis »[61]

      Le baseball à Montréal connaît un essor rapide au tournant du siècle allant jusqu’à supplanter la crosse comme sport d’été favori chez les Montréalais dans les années 1910. Louant les terrains de la ville, certaines équipes décident de se bâtir leur propre terrain de baseball.  Le club amateur Mascotte construit le leur en 1900 : «Les travaux sont poussés avec une activité étonnante au nouveau terrain de baseball du club Mascotte, coin des rues Ontario et De Lorimier»[62], terrain qui deviendra le parc De Lorimier. Dans le quartier St-Henri, on s’affaire à aménager «un magnifique terrain de baseball (…) sur la patinoire Twin City aux coins des rues St-Ambroise et Rose-de-Lima»[63]. On joue même au baseball en hiver sur la scène du parc Sohmer[64] ! Les équipes sont constituées de sept joueurs qui évoluent sur une surface de 80 pieds par 60 pieds. Le lanceur lance une balle plus volumineuse que la traditionnelle balle de baseball et se situe à 20 pieds d’un frappeur muni d’un bâton plus petit qu’à l’habitude. Les spectateurs sont assis dans la salle, assistant au match qui se déroule sur la scène.

      Historiquement à l’écart du développement sportif à Montréal, les Canadiens-français participent activement au développement du baseball à Montréal et partout en province. Leur implication se retrouve tant comme joueur, spectateur et même promoteur. Parmi les huit clubs de la Ligue de la Cité de la saison 1913, sur une liste préliminaire de 106 joueurs, 42 ont des noms francophones. Un indice de la pénétration des Canadiens français dans le sport national américain. Les matchs de baseball professionnel attirent régulièrement entre 1500 et 2000 spectateurs que se soit au terrain des Shamrocks ou au Montreal baseball Park. Les joutes amateurs et semi-professionnelles attirent quant à elles plusieurs milliers de spectateurs les dimanches de l’été. Les dimanches d’été deviennent ainsi synonyme de baseball à Montréal ; aux quatre coins de la ville, des équipes y disputent des matchs devant des spectateurs venus oublier pour un temps les tracas de la vie quotidienne.

      Malgré cette popularité, le baseball éprouve de la difficulté à assurer la permanence de sa structure. Le réseau collégial et les unions ouvrières ont assuré au baseball à Montréal une stabilité et une base sur laquelle bâtir. Cependant, les clubs et les ligues doivent à chaque année se réorganiser. Leurs structures demeurent fragiles. Il y a en définitive deux constantes dans l’histoire du baseball à Montréal entre 1890 et 1915 : la popularité du sport auprès de la population et l’incertitude de son organisation.


[1] MORROW, Don et all., A concise history of sport in Canada, Oxford University Press, Toronto, 1989, p. 109.

[2] HUMBER, William, Diamonds of the North, a concise history of baseball in Canada, Oxford University Press, Toronto, 1995, p. 21.

[3] MASSICOTTE, E.Z., BRH, vol. XLI, no 4, p. 233

[4] Ibid., p. 233.

[5] Ibid.

[6] « Origine du jeu de base-ball», Le soleil, 21 janvier 1899, p.4.

[7] Ibid.

[8] GUAY, Donald, La culture du sport, PUF, Paris, 1993, p. 62.

[9] LINTEAU, Paul-André, Brève histoire de Montréal, Boréal, Montréal, 1992, p. 75.

[10] Op. Cit., p. 76.

[11] Op. Cit., p. 79.

[12] Op. Cit., p. 81.

[13] Op. Cit., p. 82.

[14] Op. Cit., p. 84.

[15] Op. Cit., p. 87.

[16] HUMBER, William, Op. Cit., p. 109.

[17] Op. Cit.

[18] Montreal Daily Star, 24 août 1872.

[19] Le Canadien, 23 juin 1877.

[20] The Canadian Illustrated News, 18 juillet 1874.

[21] MOTT, M.K., Manly Sports and Manitobans : Settlement Days to World War One, Queens University, Toronto, 1980, p.252.

[22] GRUNEAU, Richard, Class, Sports, and Social development, University of Massachusetts Press, Amherst, 1983, p. 109.

[23] La Minerve, 1er mai 1884.

[24] La Patrie, 1er avril 1886.

[25] LAMONDE, Yvan, Histoire sociale des idée au Québec 1760-1896, Fides, Montréal, 2000, p. 479.

[26] Le Courrier de Sainte-Hyacinthe, 28 juin 1876.

[27] Le Courrier de Sainte-Hyacinthe, 14 juillet 1877.

[28] Le Courrier de Sainte-Hyacinthe, 23 août 1877.

[29] METCALFE, Alan, Canada Learns To Play : the emergence of organized sport, 1808-1914, Oxford University Press, Toronto, 1987, p. 93.

[30] LINTEAU, Paul-André, Op. Cit., p. 90.

[31] Ibid.

[32] Ibid.

[33] Op. Cit., p. 99.

[34] LINTEAU, Op. Cit., p. 95.

[35] JANSON, Gilles, Emparons-nous du sport, les Canadiens-français et le sport au XIXe siècle, Guérin, Montréal, 1995, p. 43.

[36] Op. Cit., p. 77.

[37] La Presse, 7 juin 1893.

[38] La Patrie, 4 juin 1900.

[39] JANSON, Gilles, Op. Cit., p. 79.

[40] BROWN, William, Les fabuleux Royaux, les débuts glorieux du baseball professionnel à Montréal, Robert Davies, St-Laurent, 1996, p. 9.