Society for American Baseball Research - Quebec

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 CHAPITRES
Introduction
1. Historiographie et problématique
1.1 Sport Amérique du Nord
1.2 Sport Canada/Québec
1.3 Baseball Canada/Québec
2- Origines et développement du baseball à Montréal (1860-1915)
2.1 Origines (1860-1890)
2.1.1 Mythes et réalités
2.1.2 Contexte socio-économique
---- Le baseball itinérant
2.2 Développement du baseball organisé (1890-1915)
2.2.1 Contexte socio-économique
2.2.2. Épanouissement et structure du baseball
---- Le réseau collégial
---- Le baseball professionnel
---- Le baseball amateur
---- Le baseball semi-pro
3- L'américanité dans le baseball à Montréal
3.1 Contexte historique
3.2 Deux exemples d'affrontement
3.3. Opposition sport amateur et professionnel
3.4 Le baseball au sein des dualités
4- Couverture journalistique du baseball à Montréal (1876-1914)
4.1 Contexte de l'évolution des journaux francophones à Montréal
4.2 Fonction des journaux francophones
4.3 Évolution de la terminologie
4.4 Francisation de la terminologie
Conclusion
Bibliographie
« Baseball, américanité et culture populaire. Histoire du baseball à Montréal (1860-1914) » d'Éric Coupal, mémoire de maîtrise présenté à l'UQAM en 2001.

3. L'américanité du baseball à Montréal: dualité entre culture de l'élite et culture populaire

Ce chapitre vise à mettre en évidence deux dualités présentes à Montréal au tournant du 20e siècle. Dans un premier temps, nous introduirons le concept d’américanité pour expliquer l’opposition entre la culture de l’élite et la culture populaire. Nous en donnerons deux exemples avec la question du dimanche et les anglicismes utilisés dans le sport. En second lieu, nous exposerons la dualité opposant le sport amateur au sport professionnel. Nous y dresserons un portrait des deux idéologies ainsi que la crise vécue par le sport amateur au début du 20e siècle.

3.1 Contexte historique

La dualité du sport, amateur et professionnel, au Québec au tournant du 20e siècle s’inscrit dans une dualité plus profonde, celle opposant la culture de l’élite et à la culture populaire. On assistait alors à la naissance d’une culture populaire au moment même où les formes commerciales du sport connaissaient un essor important à Montréal. Le baseball, populaire et commercial, devient la cible, comme nous le verrons plus loin, des autorités tant religieuses que sportives associées à la culture de l’élite et au sport amateur. Toutes ces tensions s’exprimaient à Montréal tout au long de la deuxième moitié du 19e siècle.  Considérée comme la plaque tournante du sport organisé au Canada jusqu’en 1909[1], Montréal cédera sa place à Toronto à la suite d’une crise qui secoue le sport amateur canadien au début du 20e siècle. Nous aborderons cette crise à la fin du présent chapitre.

3.1.1 Culture de l’élite

Au lendemain des rébellions de 1837-38 au Bas-Canada, la population canadienne-française est plus démunie que jamais. Tout comme au niveau économique et politique, la culture canadienne-française était plus que fragile. On assiste alors à l’émergence du paradigme de la survivance porté par la population lettrée canadienne-française. Par population lettrée, on entend les membres du clergé, des professions libérales ainsi que les professeurs, enseignants, journalistes et littéraires[2]. Ce paradigme de la survivance fait appel à un discours résolument protectionniste. Les lettrés se font réformateurs de la culture populaire ce qui résulte notamment en dénonciation permanente de la culture étasunienne. Ils insistent particulièrement sur l’héritage laissé par la France, qualifiée de mère-patrie, tout en affichant un loyalisme politique envers les colonisateurs anglais[3]. En ce sens, les lettrés prônaient le riche héritage français pour justifier cette continuité avec nos origines françaises aux dépens de la perversité de la culture américaine.

L’importance du discours de la survivance pour cette étude réside sans contredit dans le dénigrement de la culture étasunienne faite par les élites canadiennes-françaises dans la deuxième moitié du 19e siècle. L’exode de plus de 500 000 Canadiens français vers les États-Unis (principalement en Nouvelle-Angleterre) entre 1860 et 1900 et la naissance des syndicats y sont pour beaucoup. Dans son ouvrage Genèse des nations et cultures du nouveau monde, Gérard Bouchard indique que ce discours de la survivance amena «des contradictions, des distorsions, des silences donc, et puis des falsifications, pures et simples, des représentations inventées de soi, des fausses identités»[4]. On associait donc un caractère d’agriculteur sédentaire et une docilité face à l’Église à la nation canadienne-française alors que les Américains étaient représentés par leur matérialisme et par l’absence de religion. Dans une lettre datant de 1871, Adolphe-Basile Routhier s’insurgeait justement contre cette culture étasunienne :

Les États-Unis sont prosternés devant des dieux étranges que nous ne devons pas adorer, et dont le culte causerait notre mort. Il y a des péchés capitaux dont ils ont fait des divinités, comme les peuples de l’antiquité païenne, et qui ne manquent pas de temples. Vénus, qui dans le langage chrétien s’appelle impudicité, n’y voit jamais ses autels abandonnés, et le dieu de l’argent n’y compte pas un athée. Le temple immense dans lequel on leur sacrifie s’appelle le matérialisme, matérialisme le plus effréné qu’on ait vu dans les temps modernes.[5]

Ces représentations permettaient clairement d’indiquer à la population canadienne-française son incompatibilité avec la culture américaine. La diffusion de ces représentations associées au discours de la survivance fut relativement aisée. Pendant près d’un siècle, les élites contrôlaient la presque totalité des moyens de diffusion, par exemple, institutions scolaires, journaux et associations culturelles.

Dans un article paru dans la revue Loisirs et Société/Society and Leisure, le sociologue Michel Bellefleur évoque les motifs tant moraux que culturels de la réticence du clergé face au développement du sport au Québec[6]. Il en dégage trois principales raisons. La première est d’ordre linguistique. Le sport se développe, au Québec, en anglais. Les dangers d’acculturation et d’assimilation associés à l’usage de la langue anglaise rendaient le clergé catholique nerveux. La seconde raison fait foi d’un risque de contamination culturelle associée à une fréquentation entre catholiques et anglo-protestants. Finalement, le clergé se représentait le sport comme un divertissement futile susceptible de présenter des dangers moraux. Il craignait, entre autres, «l’exaltation du corps, de la violence, du sexe, rupture de famille, perte de temps et d’argent et les occasions de beuverie»[7].

              Le discours de la survivance insiste également beaucoup sur le caractère agricole de la nation canadienne-française. Les élites ne voyaient donc pas d’un bon oeil l’exode rural en cours au Québec dans la deuxième moitié du 19e siècle. «La ville est néanmoins vue comme l’incarnation d’une culture différente et une menace pour la préservation de la culture traditionnelle des Canadiens français»[8].

             L’historien Fernand Dumont associe cette culture au Canada français. Ce Canada français, qui «naît avec la Confédération et l’émigration massive vers les États-Unis»[9], représente les peuples francophones d’Amérique. Cela inclut donc les francophones du Québec, du centre et de l’Ouest du Canada, de l’Acadie ainsi que ceux ayant émigrés vers la États-Unis. Le discours de la survivance, dont nous avons parlé plus haut, constitue le joint qui unit ces commaunautés francophones dispersées. Les élites francophones tentent d’assurer le maintien de leur caractère français en conjugant leurs efforts dans la promotion des institutions et de la culture canadienne-française. Le clergé catholique tant au Québec, en Acadie qu’en Nouvelle-Angleterre représentait le plus grand défenseur du Canada français à la fin du 19e siècle.

3.1.2   La culture populaire

Le discours normatif véhiculé par les lettrés n’aura pas le succès escompté auprès de la population canadienne-française. La volonté de ces derniers de bâtir une culture inscrite dans la continuité de la tradition française s’est heurtée à l’intérêt grandissant de la masse populaire pour la culture américaine. Dans les dernières décennies du 19e siècle, la culture populaire souscrit de plus en plus au modèle américain qui se veut capitaliste et libéral. L’émigration de plus de 500 000 Canadiens français vers les États-Unis entre 1860 et 1910[10] prouve leur désir  d’améliorer leur qualité de vie.

Par contre, le processus du changement culturel ne s’est pas effectué du jour au lendemain. L’américanité naissante de la culture québécoise s’insère dans un processus de mutation globale de la société au Québec à la fin du 19e siècle. Ces mutations sociales tirent leurs origines de l’urbanisation de la ville de Montréal. À cette époque, le Québec est résolument rural et le caractère de l’urbanisation des grandes villes y est limité. C’est tout de même à travers ce processus d’urbanisation que sera donnée l’impulsion du changement culturel dans la province dès les années 1880. Dans cette section, nous utiliserons les récents travaux de l’historien Yvan Lamonde pour expliquer le changement culturel de la société montréalaise. Il en dresse un portait solide dans son ouvrage Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896. Selon lui :

[L’urbanisation] favorise les densités démographiques susceptibles d’élargir un marché de consommateurs de biens manufacturés, de créer un bassin de lecteurs quotidiens, de spectateurs de théâtre, de visiteurs dans dans les parcs d’attractions et qui permet de constituer des groupes sociaux comme la classe moyenne où se recrutent les nouveaux adeptes du sport.[11]  

Il considère que seule une industrialisation appuyée sur la technologie peut permettre de satisfaire ce marché de consommateurs. Il donne l’exemple des usines de production de matériel roulant. Grâce aux tramways et aux chemins de fer, on réduit les distances qui permettront notamment aux associations sportives de créer des ligues interurbaines, aux  grands magasins de s’approvisionner et aux Montréalais de se rendre au parc Sohmer. Le progrès technologique par le truchement du télégraphe permet la diffusion de masse des journaux ;  ils rejoignaient d’ailleurs une partie de plus en plus grande de la population francophone à la fin du 19e siècle. Lamonde associe également à l’industrialisation la nécessité de savoir lire et écrire. L’alphabétisation en est stimulée de sorte qu’elle passe de 62 % en 1880-1889 à 74 % en 1890-1899[12]. Par ailleurs, Lamonde note que l’organisation de la culture et des loisirs n’est plus seulement volontaire et bénévole :

Si l’on confie à certaines personnes et à certaines entreprises commerciales l’organisation du théâtre, de la musique ou du sport, les ex-membres des associations volontaires se transforment progressivement en bénéficiaires et consommateurs de ces loisirs organisés par le capital.[13]

En définive, l’ouvrier dispose de son salaire pour acheter des biens essentiels, mais également pour se divertir à travers un loisir qu’il ne produit pas lui-même. Lamonde en déduit que l’ancien producteur de sa propre culture devient consommateur d’une culture produite en dehors de lui-même par la commercialisation de cette culture et des loisirs. La prise en charge du secteur culturel par le capital fait de la population un spectateur de sa propre culture.

Par contre, comme l’indique l’historien Donald Guay, les changements culturels ne se font pas sans créer quelques remous :

(…) car ils touchent aux valeurs nationales ou ethniques, qui sont autant de références et de préférences pour ceux et celles qui les portent et constituent un puissant facteur de cohésion, de sécurité, de solidarité sociale, de reconnaissance et d’identité culturelles.[14]

              À la fin du 19e siècle, la culture américaine aura donc fortement influencé la culture urbaine du Québec. On a qu’à penser, par exemple, aux ventes par catalogues, au vaudeville et au burlesque. Remettant en cause le discours des élites prônant une vocation spirituelle, religieuse et catholique pour la race française d’Amérique, la population de Montréal s’est tournée vers la culture matérielle véhiculée par les États-Unis. Parmi ces influences, on retrouve le baseball. Cependant, d’une opposition entre les paradigmes de survivance et ceux d’américanité, on plonge dans une opposition entre sport amateur et professionnel.

3.2       Deux exemples d’affrontement

Nous examinerons ici deux exemples de l’influence de la culture américaine sur la culture populaire en milieu urbain. Il s’agit de la question du dimanche et de l’anglicisation du langage.

3.2.1    La question du dimanche

L’exemple le plus significatif de l’influence américaine sur la culture populaire se trouve autour du débat sur la question du dimanche. À la fin du 19e siècle, comme nous l’avons évoqué au chapitre précédent, les conditions de vie des ouvriers sont difficiles. La semaine de travail est du lundi au samedi. De sorte que leur seule journée de répit est le dimanche. Selon la prescription du clergé catholique, cette journée devait être employée à rendre grâce au Seigneur (Jour du Seigneur). Aucun travail ne devait être effectué durant cette journée consacrée à la piété et au recueillement.

            Comme l’indique l’historien Yvan Lamonde, «les formes nouvelles de culture et de loisirs pratiquées en journée libre ont entamé le dimanche : randonnée ou course à bicyclette depuis 1869, délassement dominical au parc de l’île Sainte-Hélène à compter de 1874, courses de chevaux le dimanche à Côte-Saint-Paul ou ailleurs en 1880»[15]. Cette intensification du loisir le dimanche dans les années 1890 montre bien le clivage qui existait entre la prescription cléricale et la réalité populaire. L’ouverture du parc Sohmer à Montréal en 1889 créera une polémique autour de ladite question dominicale. En 1890, l’archevêque de Montréal, Monseigneur Fabre, à travers la publication de diverses circulaires, exposait les vues du clergé sur l’ouverture du parc Sohmer le dimanche. Tout d’abord, il dénonce la tendance malheureuse de faire du dimanche, un jour de divertissement et de désordre. Il ajoutera ensuite que les pique-niques et autres excursions de plaisirs sont des sources de libertinage qui feront scandale dans les campagnes si ferventes. Il reproche aux gens de se laisser aller aux plaisirs du corps et de l’esprit plutôt qu’aux plaisirs pieux de l’observation régulière de Dieu. Enfin, il n’hésite pas à rappeler que jusqu’à tout récemment l’observance du Jour du Seigneur était un trait distinctif de notre pays[16]. Il cherche à rappeler au peuple canadien-français ce qui en fait un peuple d’exception et les dangers d’assimilation que représente la culture américaine. Certains évêques avaient des positions plus radicales sur cette question du dimanche. Monseigneur Briand, évêque de Québec, menaçait même les paroissiens de les excommunier s’ils persistaient à organiser des courses de chevaux le dimanche[17].

            La saga du parc Sohmer qui dura jusqu’en 1893 voit les ministres protestants se liguer aux côtés du clergé catholique pour exiger la fermeture du parc le dimanche[18]. Ceux-ci y déploraient également la vente de bières alcoolisées sur les lieux. Malgré leurs efforts, le 2 juin 1893, les échevins de Montréal votèrent (17 contre 16) pour l’ouverture du parc Sohmer le dimanche ainsi que pour son droit de vendre de la bière avec moins de 4 % d’alcool. Malgré son omniprésence et son autorité sur la population, le clergé ne fera jamais le poids lorsqu’il s’agit des intérêts de loisirs des milieux populaires urbains. Signe d’un temps, avec l’américanité et la ville, le holy day devient rapidement dans la culture populaire le holiday

            Précisons ici que la pratique des activités sportives et de loisirs le dimanche est particulière aux Canadiens français. Les anglo-protestants sont scandalisés par de telles pratiques[19].  Ces pratiques ne sont pas à proprement dites américaines, mais demeurent à nos yeux l’expression de l’américanité de la culture canadienne-française à cette époque. Le dimanche devient pour les Canadiens français une journée de consommation culturelle. C’est cette consommation culturelle qui représente l’américanité naissante de la culture populaire à Montréal.

Il est important de noter que la question du dimanche n’est pas spécifique aux sports. Plusieurs autres aspects culturels principalement d’influence américaine ont été pointé du doigt par le clergé notamment le cinéma, le vaudeville et le burlesque[20].

3.2.2   Les anglicismes et le sport

Comme nous le soulignions plus haut, le sport s’est développé en anglais au Québec. Le clergé catholique «y voyait un danger d’acculturation et d’assimi-lation»[21]. Donc, dès 1880, on fait appel à la vigilance linguistique. L’écrivain Jules-Paul Tardivel monte au front en déclarant : «l’anglicisme, voici l’ennemi ! ». Les élites impriment quantité de brochures visant à retracer les anglicismes. Cet effort est fourni pour redresser le seul véritable rempart contre la culture américaine : la langue. En solidifiant ce rempart, les nombreux défenseurs de la langue espéraient non pas s’affranchir nécessairement de l’influence étasunienne, mais bien maintenir le français comme trait distinctif. Tardivel en a aussi beaucoup contre les journaux. En plus des anglicismes, la presse éloigne les fidèles de l’Église :

Remarquez-le bien : nous ne disons pas que la presse soit nécessairement mauvaise. Rien, si l’on excepte le péché, n’est nécessairement mauvais. Mais le journal, se prêtant plus facilement au mal qu’au bien, offrant plus de facilité, plus de ressources aux méchants qu’aux bons, doit être considéré comme dangereux et nuisible, et par conséquent, regrettable[22].

Tardivel illustre ainsi la proximité qu’avait à cette époque l’utilisation d’anglicismes et l’avènement des journaux de masse. Pour lui, la nouvelle culture populaire évoquée et publicisée dans les journaux allait à l’encontre de Dieu. Les anglicismes constituaient à ses yeux la première des offenses.

              Dans le cas de l’utilisation d’anglicismes, il s’agissait essentiellement d’un mouvement de réappropriation. À la fin du 19e siècle, la bourgeoisie anglophone de Montréal dirigeait le secteur économique et industriel depuis longtemps. En fait, il faudra attendre les années 1880 pour voir la bourgeoisie canadienne-française prendre sa place sur l’échiquier local. Donc, durant toute la période précédant cette percée et même au-delà, le langue anglaise était la langue de l’économie, du commerce et des sports. Les francophones ont alors utilisé les termes anglophones sans les modifier. Il faut comprendre que cette réaction contre les anglicismes visait précisément à rectifier les habitudes linguistiques de la population francophone du Québec. En ce sens, la base de l’américanité de la culture québécoise n’était pas uniquement linguistique. Elle aura tout de même précipité l’action des défenseurs de la langue française.

3.3  Opposition sport amateur et sport professionnel

Les historiens Norbert Élias et Eric Dunning différencient le sport amateur et le sport professionnel en notant que le premier est un sport axé sur le jeu alors que le second, sur la performance[23]. Pour l’historien Donald Guay, le jeu, associé au plaisir, et la performance sont des caractéristiques fondamentales du sport, qu’il soit amateur ou professionnel[24]. Cette divergence représente de façon très juste la situation qui prévaut à Montréal dans le dernier tiers du 19e siècle. D’un côté, la grande bourgeoisie anglophone, berceau du sport amateur au Canada, prône le jeu comme forme de sociabilité d’influence victorienne pour les gens de haut rang social. De l’autre, se développe des formes commerciales de sport amateur ou professionnel où le jeu est perçu comme une recherche de performance pour atteindre la victoire. Ces formes commerciales sont issues d’une démocratisation du sport qui le rend accessible aux couches sociales inférieures. Deux idéologies du sport se sont donc développées parallèlement. 

3.3.1   Idéologie et structure du sport amateur

Le sport amateur s’est développé à Montréal au contact de l’élite bourgeoise anglophone dès le début du 19e siècle. Cette élite constituait, à l’époque le regroupement des grandes fortunes anglaises et écossaises établies au Canada et dirigeant ni plus, ni moins, l’économie canadienne durant toute cette période. Donc, jusqu’au début des années 1870, le sport amateur demeure la chasse-gardée de cette classe dirigeante. Celle-ci basait le sport amateur sur le modèle victorien de sport en vigueur en Angleterre au milieu du 19e siècle[25]. Cette structure du sport amateur impliquait des formes de discrimination raciale et de classe. L’amateurisme devait être exclusif à la classe dirigeante anglophone. Un héritage victorien offrant une structure sociale restrictive où le manly honor et le elegant display étaient de mise. Le but de cette idéologie du sport amateur était centrée principalement sur la sociabilité. On ne recherche pas la victoire, seulement l’agrément d’être entre gentlemen. Le Montreal Pedestrian Club définit, en 1873, l’amateur en ces termes :

[An amateur] is one who has never competed in any open competition of for public money, or admission money, or with professionnals for prize, public money or admission money, nor has never at any period of his life taught or assisted in the pursuit of athletic exercices as a means of livelihood or is a labourer or an Indian.[26]

Les adeptes du sport amateur avaient une stratégie explicite d’exclusion sociale. De sorte que les tenants de l’amateurisme agissaient de concert pour tenir à l’écart de leurs clubs la masse populaire et même les lower status bourgeois[27]. Cette situation s’est maintenue malgré la lente émergence de formes commerciales de sport à Montréal vers la fin des années 1870.

Par ailleurs, la multiplication des compétitions sportives populaires associées principalement au milieu ouvrier ainsi qu’aux fêtes populaires inquiète les bonzes du sport amateur. Le milieu ouvrier était très actif au niveau sportif. Les matchs de baseball disputés lors du pique-nique annuel de l’union des typographes en 1874 et le nombre croissant d’équipes ouvrières en font foi. Il en va de même pour les parties de baseball présentées dans le cadre du défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Dès le milieu des années 1870, le baseball constituait une partie importante des festivités populaires. Se tenant à l’écart de ces pratiques, la classe dirigeante y voyait cependant un potentiel commercial qui ne pouvait qu’être néfaste pour la noblesse inhérente à l’amateurisme. La classe dirigeante se trouvait en face d’une alternative, ils avaient alors deux choix : le premier consistait à s’éloigner complètement des sports compétitifs pour établir leurs clubs exclusifs et ainsi se défendre contre la démocratisation grandissante du sport à la fin des années 1870. Le second choix consistait à accepter cette démocratisation et se l’approprier en mettant sur pied des organisations structurant le sport amateur. De cette manière, la classe dirigeante veillerait à garder intacte la noblesse de l’amateurisme. Consciente que la démocratisation du sport était inévitable, la classe dirigeante comptait tout de même conserver sa mainmise sur l’amateurisme et son idéologie.

Ainsi, à partir du milieu des années 1880, les principales structures organisationnelles du sport sont dominées par les amateur agencies[28]. Parmi les agences les plus importantes, on retrouve l’Amateur Athletic Association of Canada (1884) et la Montreal Amateur Athletic Association (1881). Ces agences sportives sont dominées par une classe dirigeante anglophone qui établit les standards du sport amateur au Canada. On remarque au sein de ces agences l’absence d’éléments provenant du secteur industriel pourtant en pleine expansion dans les années 1880 à Montréal. À cela, le sociologue Richard Gruneau apporte deux raisons. D’une part, on choisissait les leaders exclusivement dans la strate supérieure de la société montréalaise. Il note que le leadership s’appuyait sur la vision victorienne de la société : exclusive et conservatrice. Les intérêts de la bourgeoisie industrielle n’étaient pas vraiment compatibles avec une telle idéologie. D’autre part, Gruneau estime que la bourgeoisie industrielle canadienne n’a jamais été dans une véritable position pour être partie intégrante de la classe dirigeante. D’autant plus, qu’ils se considéraient eux-mêmes comme étant le prolétariat de la communauté économique canadienne[29]. Leur absence se justifie alors principalement par un intérêt mitigé pour l’idéologie préconisée, mais surtout par leur sentiment de ne pas être à leur place.

Par contre, il serait faux de croire que la bourgeoisie industrielle n’a pas participé à l’essor du sport comme composante culturelle à Montréal. Plusieurs verront dans la sobriété, l’esprit sportif et les valeurs morales véhiculées par le sport amateur une norme de comportement social à suivre. Disons plutôt que pour la plupart, l’idéologie du gentleman amateur n’avait rien d’attrayant à leurs yeux. Une idéologie trop statique dans une époque vouée au changement. La classe moyenne et la population montréalaise verront leurs intérêts ciblés dans le rapide développement des formes commerciales de sports et de loisirs populaires.

3.3.2   Émergence des formes commerciales et professionnelles du baseball

L’arrivée du sport professionnel à Montréal n’est pas fortuite. Les années 1880 voyaient notamment le visage social et culturel de la ville changer : on assistait à la naissance de l’américanité au sein de la culture populaire. Dans cette période d’effervescence le sport tend à changer. «Le changement n’est pas qu’organisationnel. Il est d’abord social : prenant le relais de la bourgeoisie et des militaires, la classe moyenne, celle des marchands et des commis, qui est familière de l’organisation et des affaires, occupe l’espace du sport»[30]. Dès le milieu des années 1890, plusieurs marchands et industriels forment leurs propres clubs sportifs.

À cette époque, la popularité du baseball amène les compagnies à mettre sur pied des équipes pour jouer contre celles de d’autres compagnies oeuvrant dans le même champ d’activité : «le club de baseball Colonial de la Bleaching and Printing Co. a ouvert sa saison ces jours derniers alors qu’il a défait le club de la Standard Shirt Co., 8-0»[31]. On a utilisé le mot «jouer» alors qu’il serait plus à propos d’employer le terme «compétitionner». Les équipes des compagnies compétitionnent les unes contre les autres. Ces clubs mettant l’emphase sur la performance et sur la victoire s’éloignent de l’idée victorienne du sport amateur. L’objectif avoué n’est plus la sociabilité, mais bien la performance mise au profit de la victoire. Se développe ainsi une sous-culture du sport amateur où les joueurs, sans être rémunérés, rivalisent d’adresse pour départager un vainqueur. On tranche ainsi avec les valeurs de l’elegant display du sport amateur d’autant plus que le sport se démocratise s’étendant aux couches inférieures de la société. Parmi ceux-ci, on compte peu d’ouvriers non-qualifiés et de journaliers, car ce sont les ouvriers de métiers qui possèdent de meilleures conditions de vie et qui adhèrent massivement aux sports et aux loisirs populaires[32]. On peut également y ajouter le réseau collégial dans les années 1880 où le baseball soulève les passions dans les différents collèges de Montréal et des environs.

Dans la foulée de l’industrialisation et de l’américanisation, nos voisins du Sud qui entretiennent des liens économiques étroits avec Montréal y importent la pratique du sport professionnel. C’est à travers la popularité grandissante du baseball, à la fin des années 1890, que le sport professionnel fait son entrée à Montréal. En 1897, une équipe de Montréal participe aux activités de la ligue de l’Est au côté de celle de Toronto ainsi que de quelques villes situées sur la côte est américaine. Dans sa forme commerciale, le sport coupe tous les liens pouvant le rattacher à la noblesse du sport amateur. La victoire devient véritablement l’objectif du sport. Impatient de gagner, un gérant peut dès lors embaucher un joueur de haut calibre pour avantager son équipe.

On adopte progressivement cette forme commerciale du sport dans certains clubs amateurs. Fortement influencés par le succès du sport commercial aux États-Unis et lassés de l’inaccessibilité des agences centrales du sport amateur, ces clubs évolueront avec ceux de la classe moyenne, initiatrice des formes commerciales et professionnelles du sport. La conséquence de cette orientation est très significative puisqu’elle permettra à des membres de la classe moyenne de consolider leur position de propriétaires d’équipes et d’organisateurs de ligues. Ce n’est qu’à partir des années 1910 que ce leadership passera d’une entreprise chancelante à une corporation solide. L’émergence du sport professionnel à la fin des années 1890 où les joueurs sont rémunérés contribue à la crise éthique que vivra le sport amateur au tournant du 20e siècle.

3.3.3    La crise du sport amateur

Jusqu’aux années 1880, en Angleterre, l’idéologie du sport amateur n’existait que sous une forme vague. «Il s’agissait alors d’un ensemble de valeurs inconsistantes et vagues quant aux fonctions du sport et aux normes estimées nécessaires à l’accomplissement de ces fonctions»[33]. Avec l’émergence de sports professionnels comme le rugby et la menace que cela représentait pour eux, les dirigeants du sport amateur en sont venus à une définition idéologique plus élaborée. Soudainement, on se trouvait devant un bras de fer entre sport amateur et sport professionnel. Le premier se sent menacé par le second «à la fois pour [sa] domination dans l’organisation et la pratique du sport, et pour les formes du sport tel qu’[il souhaite] le voir pratiquer»[34]. Cette situation s’est produite en Angleterre, mais également aux États-Unis et au Canada. La révolution industrielle de la fin du 19e siècle qui touche notamment ces trois pays aura des répercussions sociales et culturelles importantes. Alors que l’industrialisation à Montréal change les données économiques et sociales, le sport amateur fait du sur place. Les dirigeants des agences centrales du sport amateur s’opposaient au sport professionnel à trois niveaux. D’abord, les formes de sport commercial mettaient l’emphase sur la victoire en tant que finalité plutôt que sur le plaisir qu’il procurait. Deuxièment, les formes commerciales du sport incitaient à la passion, occasionnant souvent la violence, aux dépens des valeurs de retenu et de savoir-vivre. Finalement, les puristes du sport amateur trouvaient dans les sports de forme commerciale une proximité avec l’alcool, les paris et la frivolité qui ne manquaient pas d’offenser les sentiments bourgeois[35].

Comme on l’indique plus haut, la classe dirigeante à Montréal voyait dans le sport amateur un idéal victorien directement influencé par la conception de l’amateurisme de l’aristocratie anglaise. Cependant, l’historien Alan Metcalfe précise qu’on n’a fait qu’importer une composante de l’équation : l’idéal victorien sans le système social[36]. Il rajoute avec justesse qu’il manquait au Canada une classe aristocratique établie pour soutenir la poursuite de l’idéologie victorienne du sport amateur. La réalité était tout autre : une poignée de gens fortunés disposés à soutenir l’idéal amateur en regard d’une majorité pauvre qui n’y voit aucun intérêt dû, entre autres, à ses conditions de vie difficiles qui ne lui accordaient guère de temps pour les loisirs.

D’autant plus que la stagnation de l’idéologie du sport amateur coïncide directement avec les changements culturels et sociaux des années 1880 et 1890. Alors que l’américanisation de la culture populaire offre aux masses des préceptes de libéralisme et de capitalisme, le sport amateur demeure dans sa tour d’ivoire. On assiste à un changement de cap puisque désormais, un athlète, par ses performances, peut aspirer à la reconnaissance publique ; le directeur d’un club, en investissant dans les bons joueurs, espère rentabiliser cet investissement tout en s’établissant comme une figure importante au sein de la communauté. Comme le mentionne Metcalfe, alors que le concept d’amateurisme demeure inchangé, la structure et les bases du sport avaient changé d’une forme de sport pré-industriel à une forme moderne et organisée[37].

Durant toute cette période d’effervescence culturelle, la définition notée plus haut du Montreal Pedestrian Club ne changera que sur des points mineurs sans toutefois modifier ou éditer ce qui était déjà défini. Le clivage entre le sport amateur et  le sport professionnel est important et comme on l’a vu, facilement identifiable. La crise qui secoue le sport amateur relève de la relation ambiguë qu’il entretient avec les formes commerciales du sport. Respectant l’éthique de base selon laquelle un joueur ne peut être rémunéré de quelque façon que ce soit, le sport commercial amène une nouvelle dimension au sport amateur : l’importance de la performance et de la victoire. C’est toutefois au contact du sport professionnel que le sport amateur a vécu sa plus grande crise. Pendant deux ans, soit de 1907 à 1909, les dirigeants des agences nationales canadiennes de sport amateur se divisent pour savoir si un athlète amateur à le droit ou non de concourir contre des professionnels (Athlete War). Ce n’est qu’en 1909 qu’on statuera qu’un athlète amateur ne peut compétitionner d’aucune façon avec des professionnels[38]. Cette crise aura laissé des séquelles puisque la même année, on transfère l’Amateur Athlete Union of Canada de Montréal à Toronto. Le transfert de l’AAUC, autorité nouvelle et toute puissante sur le sport amateur, signifie également que Toronto devient la nouvelle capitale du sport au Canada, succédant à Montréal qui l’était depuis le milieu du 19e siècle.

3.4       3.4 Le baseball au sein de ces deux dualités

Il s’agit pour nous ici de voir l’implication du baseball dans ce processus d’américanité qui se déroule à Montréal à la fin du 19e siècle. Il est essentiel de rappeler que le baseball est arrivé à Montréal comme un sport culturellement américain. Il s’agit, en fait, du seul sport américain ayant eu un impact durable sur la société québécoise. Donc, dès son arrivée, le baseball américain a été snobé par la grande bourgeoisie anglophone de même que par le clergé catholique. La grande bourgeoisie anglophone voyait dans ce sport une profonde négation de ce que représentait pour eux l’amateurisme. Le clergé catholique et les élites ne voyaient pas d’un bon oeil la popularité grandissante des sports commerciaux et du baseball à Montréal.  Plus spécifiquement, le baseball avait deux défauts majeurs à leurs yeux : il était issu de la culture américaine, et donc, était un sport protestant. Dans un contexte où, à Montréal, la nouvelle culture populaire s’initiait au libéralisme et au capitalisme, la venue du baseball était opportune. De cette nouvelle culture urbaine populaire, l’historien Donald Cuccioletta indique :

This new urban culture in conjunction with the popular masses created cultural forms and leisure activities which became synonymous with the rise of the city. This gave way to new forms of entertainment which were seen not in a sense of protecting ou traditional culture nor with any ideological goals but were a simple way of providing leisure pleausure for the masses.[39]

Ainsi, au sein de cette nouvelle culture populaire en milieu urbain, on retrouve le baseball. Présent à Montréal depuis les années 1860, ce n’est que dans la dernière décennie du 19e siècle qu’il s’impose comme sport majeur. Un sport pratiqué, mais surtout suivi. L’influence du baseball sur la culture populaire à Montréal se fera sous sa forme de sport-spectacle. Il attire régulièrement au tournant du siècle des foules dépassant le millier de spectateurs : «Il y avait 1 800 personnes dans les estrades (…)»[40], «(…) une foule de près de 4 000 spectateurs étaient présente au Montréal Ballpark»[41]. Le baseball comme sport-spectacle s’est développé à travers les programmes doubles qu’on présentait le dimanche dans les parcs de la ville. La première partie commençait généralement à 13h30, pour donner le temps aux gens de se rendre au parc après le service religieux du matin. Le second match, lui, débutait à 15h30 permettant aux spectateurs de rentrer à la maison pour l’heure du souper.

La popularité du baseball à Montréal doit beaucoup à cette tradition des programmes doubles qui s’est perpétuée au-delà des années 1910. On créait ainsi chez les amateurs de baseball un happening hebdomadaire, un rendez-vous pour partager leur passion pour ce sport, approfondissant ainsi leur intégration dans cette nouvelle culture populaire.

Ces joutes disputées le dimanche, dénoncées par le clergé, et appréciées par la population ouvrière montrent bien l’importance du baseball dans la définition de la nouvelle culture populaire. Un lecteur du journal Le Trifluvien, signe cette missive, en 1906, du nom de Pierre-Paul et dénonce vertement le baseball : «Quel besoin avons-nous de ces joutes de base-ball le dimanche ? De semblables divertissements ne peuvent que détourner les citoyens de la sanctification de ce jour qui doit être consacré au Seigneur»[42]. La dénonciation du baseball par le clergé catholique et ses fidèles implique principalement les joutes disputées le dimanche et surtout le baseball professionnel. Il faut rappeler l’imposant réseau collégial où l’on joue au baseball notamment au Mont Saint-Louis sous la direction des frères des écoles chrétiennes[43]. La présence du baseball dans les collèges catholiques n’est pas un paradoxe malgré l’apparence. L’appropriation du sport par ces institutions leur permettait de le structurer. Ainsi, on pouvait le pratiquer tout en respectant les commandements de l’Église.

Nous introduisons ici une autre donnée importante de la nouvelle culture populaire : les promoteurs. L’essor rapide d’une classe de commerçants ouverte aux idées de libéralisme et de capitalisme voit naître l’importance de la promotion. Comme nous l’indiquions précédemment, l’ouvrier devient, à cette époque, un consommateur d’une culture qui est produite en dehors de lui-même. Pour lui faire consommer cette culture, on devait nécessairement lui indiquer où et surtout pourquoi tel ou tel événement était à ne pas manquer : «allez au Shamrock, dimanche après-midi, et vous aurez un régal !»[44], «La ligue de la Cité présente un double-header sensationnel pour dimanche prochain»[45]. Ce type de discours n’est pas rare dans la presse écrite au tournant du 20e siècle. Le baseball tout comme le théâtre burlesque ou le vaudeville sont considérés comme des produits culturels que les promoteurs s’efforcent de vendre notamment dans les journaux. L’arrivée des journaux de masse à Montréal est cruciale pour la nouvelle culture populaire. Le baseball en bénéficiera grandement : «la place croissante qu’ils accordent à l’information sportive est aussi une nouveauté, reflet de l’implantation du sport professionnel devenu divertissement des masses»[46]. Nous approfondirons l’impact du journal de masse sur le baseball et l’américanité de la culture populaire dans le chapitre suivant.

La culture populaire était dépeinte sévèrement par les élites francophones. On l’associe aux moeurs légères et on la considère indigne d’un peuple culturellement distinct des États-Unis.  Le baseball n’y fait, bien sûr, pas exception. La vente d’alcool aux matchs et les paris sur les résultats de la joute en faisaient, à première vue, un endroit louche où se regroupaient des individus peu recommandables, particulièrement aux matchs des équipes professionnelles. Le discours normatif des élites ne fait qu’en rajouter. Les promoteurs cherchent par conséquent à changer cette image. Bien que majoritairement fréquentés par les hommes, les terrains de balle se font attirant pour les femmes : «les mardis et jeudis seront les jours des dames cette année au Montréal Baseball Park. Ces jours-là le beau sexe sera admis gratuitement»[47]. Ils n’hésitent pas à signaler la présence d’un officier de la ville pour prouver la respectabilité de leur entreprise, «le maire présidera à la partie d’ouverture qui commencera demain après-midi à 3h00»[48].

Dans un registre plus fondamental, le baseball se distingue par sa perspective globale. «Entre 1880 et 1910, les Canadiens français jouent aussi à la balle canadienne, appelée pelote noire, mais ce sport a ensuite été remplacé par le baseball américain. La dynamique nord-américaine l’emporte sur le particularisme local»[49]. Il faut préciser que le jeu de la pelote noire n’a eu qu’un très faible rayonnement dans les journaux. Les mentions sont très rares, ce qui nous porte à croire qu’elle était jouée de façon informelle et peu structurée.

Le baseball se développe ainsi à l’échelle  du continent nord-américain. De plus, il s’implante à Montréal en ayant un passé et une idéologie démocratiques. Contrairement au sport amateur où les dirigeants des agences nationales s’imposent un cadre distinctif et sélectif qui retardera la démocratisation du sport. En ce sens, Raymond Montpetit explique le développement des loisirs à Montréal en deux phases distinctes. Dans un premier temps, il évoque l’organisation des loisirs par les élites anglophones dans un but avoué d’assimilation[50]. La population canadienne-française est restée à l’écart de ces organisations récréatives. Montpetit analyse la seconde phase en ces termes : «Les formes de loisir plus «démocratiques», importées des États-Unis, ne poursuivaient aucun autre objectif que celui de commercialiser le besoin de divertissement des classes populaire urbaines (…)»[51]. Cette démocratisation du loisir révèle bien le cas du baseball à Montréal et la naissance de l’américanité au sein de la culture populaire.

Cependant, le baseball à Montréal ne peut pas s’inscrire dans le cadre d’un Canada français. Les élites francophones voyaient dans le Canada français une forme d’unification culturelle et institutionnelle entre les francophones d’Amérique. Le baseball n’a pas servi cette cause. Nous avançons plutôt que le baseball s’est développé, avant tout, sur le plan provincial. Les équipes de baseball amateur et semi-professionnel concouraient avec des clubs de la province et, parfois, avec des clubs américains des états jouxtant le Québec. À partir des journaux de masse francophones de l’époque, il ne nous est pas possible d’établir de relations entre le baseball à Montréal et celui pratiqué par les francophones de l’Acadie ou de la Nouvelle-Angleterre.  Les clubs de baseball de Montréal se développent au contact des autres clubs situés dans les environs. Il y aura bien la formation de la Ligue provinciale à la fin du 19e siècle, mais dans un but de structurer ce sport au Québec et non pour l’ensemble d’un Canada français.

Le baseball a été conçu et développé aux États-Unis selon les valeurs mêmes de la culture populaire à Montréal à la fin du 19e siècle. Des valeurs d’égalité des chances, de libéralisme et de démocratie que glorifient les Américains à travers le sport qui fut pour longtemps leur passe-temps national. Il fait donc aucun doute que le baseball fut l’exemple sportif le plus probant de l’américanité naissante de la culture populaire à Montréal au tournant du 20e siècle.

Par ailleurs, la démocratisation du sport dans le dernier tiers du 19e siècle aura été un aspect important au développement de la culture populaire à Montréal. Dénoncée haut et fort par les élites québécoises, cette américanité parvient néanmoins à séduire la population montréalaise. C’est donc sans grand coup d’éclat que le baseball s’est intégré peu à peu à cette nouvelle culture populaire à Montréal : «Ce n’est pas sous le mode du projet mais bien sous celui plus subtil et silencieux de l’espace, de l’environnement urbain et de la quotidienneté, que l’américani[té] est vécue dans la culture québécoise »[52].


[1] Voir Don Morrow, « Montreal : The Cradle of Organized Sport» in A Concise History of   Sport in Canada, Oxford University Press, Toronto, 1989, chapitre 1, pp. 1-22.

 

[2] Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, dir., Québécois et Américains : la culture québécoise

aux XIXe et XXe siècles, Fides, Saint-Laurent, 1995, 418 pages., p. 22.

[3]  Voir les chapitres V et VI  de Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Boréal,  

Montréal, 1993, pp. 155-236..

[4] Gérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du nouveau monde, essai d’histoire

comparée, Boréal, Montréal, 2000, p. 146.

[5] Adolphe-Basile Routhier, «La vie et la force résident dans le peuple agriculteur : car c’est 

celui-là qui prie Dieu et qui aime l’Église», dans Georges Vincenthier, Histoire des idées

 au Québec, des troubles de 1837 au référendum de 1980, VLB éditeur, Montréal, 1983, p. 82.

[6] Michel Bellefleur, «Origines du professionnalisme en loisir», Loisirs et société/Society and Leisure, vol.V, numéro 1, printemps 1982, p. 13-60.

 

[7] Michel Bellefleur, Loisir et Société/Society and Leisure, p. 17.

[8] Raymond Montpetit, «Loisir public et société à Montréal au XIXe siècle», Loisir et

Société/Society and Leisure, vol. 11, numéro 1, 1979, p. 119.

[9] Fernand Dumont, «Essor et déclin du Canada français», Recherches sociographiques, volume XXXVIII, numéro 3, septembre-décembre 1997, p. 454.

 

[10] François Weil, Les Franco-Américains, Belin, Paris, 1989, p. 24. L’auteur expose

précisément les causes de cette émigration massive dans son premier chapitre «La fièvre des États-Unis».

 

[11] Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896, Fides, Québec, 2000,

 p. 478.

[12] Yvan Lamonde, op. cit., p. 479.

[13] Ibid..

[13] Donald Guay, La conquête du sport, p. 21.

 

[15] Yvan Lamonde, Histoire sociales des idées au Québec 1760-1896,  p. 475.

[16] On retrouve ces dires de Mgr Fabre dans Yvan Lamonde, Histoire sociales des idées au   

    Québec, p. 476.

 

[17] Donald Guay, La conquête du sport, p. 118.

[18] Pour l’histoire du parc Sohmer, voir Yvan Lamonde et Raymond Montpetit, Le parc

Sohmer de Montréal 1889-1919, un lieu populaire de culture urbaine, IQRC, 1986, St-Laurent,

231 pages.

[19] Voir les vues des anglo-protestants sur les libertés du dimanche dans Donald Guay, La

 conquête du sport, pp. 117-121.

[20] Le rapport entre le théâtre burlesque et l’américanité ont été traité principalement par Chantal Hébert, Le burlesque au Québec, Hurtubise HMH, Montréal, 1981, 302 p., et Donald

 Cuccioletta, The américanité of Québec urban popular culture as seen throught  burlesque theater in Montréal (1919-1939), 337 p.

[21] Michel Bellefleur, «Origines du professionnalisme en loisir», Loisir et Société/Society

and Leisure, p. 17.

[22] Jules-Paul Tardivel, «Il faut que l’homme de science, l’homme d’État, le littérateur et le

négociant tiennent compte de Dieu», dans Georges Vincenthier, L’histoire des idées Québec, p. 86.

 

[23] Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et Civilisation, Pocket, London, 1998, p. 282.

[24] Voir le chapitre II sur la construction du concept de sport dans, Donald Guay, La culture

    sportive, pp. 29-99.

 

 

[25] Pour approfondir les notions de sport amateur en Angleterre, voir le chapitre 6 sur

l’amateurisme dans Nigel Wigglesworth, The evolution of english sport, Frank Cass, London, 1996, pp. 85-107.

[26] Bruce Kidd, The Struggle for Canadian Sport, p.27.

 

27 Richard Gruneau, Class, Sport, and Social Development, p.109.

[28] Pour analyse détaillée du développement du sport amateur au Canada, voir Alan

Metcalfe, «The Growth of Organizations and the Development of Amateurism», Canada Learns to Play, pp. 99-131.

29 Richard Gruneau, Class, Sport, and Social Development, p. 111.

           

[30] Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec, p. 468.

31 La Presse, 8 avril 1901.

 

 

[32] Alan Metcalfe, «Le sport au Canada français au 19e siècle : le cas de Montréal, 1800-

1914», Loisir et Société/Society and Leisure, vol.6, 1983, p.111.

 

[33] Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et Civilisation, p. 283.

[34] Ibid.

[35] Richard Gruneau, Class, Sport, and Social Development, p. 115. Un état d’esprit vécu tant au Canada qu’en Angleterre ; voir Wray Vamplew, «Ungentlemanly Conduct», Pay Up and Play the Game : Professionnal Sport in Britain, 1875-1914, Cambridge University Press, Wiltshire, 1988,

pp. 259-265.

[36] Alan Metcalfe, Canada Learns to Play, p. 121.

[37] Alan Metcalfe, Canada Learns to Play, p. 126.

[38] Alan Metcalfe, op.cit., p. 128.

[39] Donald Cuccioletta, The américanité of Quebec Urban Popular Culture as seen throught

Burlesque Theater in Montreal (1919-1939), thèse de doctorat (histoire), UQAM, 1997,  p.36.

[40] La Patrie, 31 juillet 1899.

[41] Op. cit., 7 juin 1900.

[42] Donald Guay, La conquête du sport, p. 118.

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