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3. L'américanité du baseball à
Montréal: dualité entre culture de l'élite et culture populaire
Ce chapitre
vise à mettre en évidence deux dualités présentes à Montréal au
tournant du 20e siècle. Dans un premier temps, nous introduirons le
concept d’américanité pour expliquer l’opposition entre la culture
de l’élite et la culture populaire. Nous en donnerons deux exemples
avec la question du dimanche et les anglicismes utilisés dans le
sport. En second lieu, nous exposerons la dualité opposant le sport
amateur au sport professionnel. Nous y dresserons un portrait des
deux idéologies ainsi que la crise vécue par le sport amateur au
début du 20e siècle.
3.1 Contexte historique
La dualité du sport, amateur et
professionnel, au Québec au tournant du 20e siècle s’inscrit dans
une dualité plus profonde, celle opposant la culture de l’élite et à
la culture populaire. On assistait alors à la naissance d’une
culture populaire au moment même où les formes commerciales du sport
connaissaient un essor important à Montréal. Le baseball, populaire
et commercial, devient la cible, comme nous le verrons plus loin,
des autorités tant religieuses que sportives associées à la culture
de l’élite et au sport amateur. Toutes ces tensions s’exprimaient à
Montréal tout au long de la deuxième moitié du 19e siècle.
Considérée comme la plaque tournante du sport organisé au Canada
jusqu’en 1909,
Montréal cédera sa place à Toronto à la suite d’une crise qui secoue
le sport amateur canadien au début du 20e siècle. Nous aborderons
cette crise à la fin du présent chapitre.
3.1.1 Culture
de l’élite
Au lendemain des rébellions de
1837-38 au Bas-Canada, la population canadienne-française est plus
démunie que jamais. Tout comme au niveau économique et politique, la
culture canadienne-française était plus que fragile. On assiste
alors à l’émergence du paradigme de la survivance porté par la
population lettrée canadienne-française. Par population lettrée, on
entend les membres du clergé, des professions libérales ainsi que
les professeurs, enseignants, journalistes et littéraires.
Ce paradigme de la survivance fait appel à un discours résolument
protectionniste. Les lettrés se font réformateurs de la culture
populaire ce qui résulte notamment en dénonciation permanente de la
culture étasunienne. Ils insistent particulièrement sur l’héritage
laissé par la France, qualifiée de mère-patrie, tout en affichant un
loyalisme politique envers les colonisateurs anglais.
En ce sens, les lettrés prônaient le riche héritage français pour
justifier cette continuité avec nos origines françaises aux dépens
de la perversité de la culture américaine.
L’importance du discours de la
survivance pour cette étude réside sans contredit dans le
dénigrement de la culture étasunienne faite par les élites
canadiennes-françaises dans la deuxième moitié du 19e siècle.
L’exode de plus de 500 000 Canadiens français vers les États-Unis (principalement
en Nouvelle-Angleterre) entre 1860 et 1900 et la naissance des
syndicats y sont pour beaucoup. Dans son ouvrage Genèse des
nations et cultures du nouveau monde, Gérard Bouchard indique
que ce discours de la survivance amena «des contradictions, des
distorsions, des silences donc, et puis des falsifications, pures et
simples, des représentations inventées de soi, des fausses
identités».
On associait donc un caractère d’agriculteur sédentaire et une
docilité face à l’Église à la nation canadienne-française alors que
les Américains étaient représentés par leur matérialisme et par
l’absence de religion. Dans une lettre datant de 1871,
Adolphe-Basile Routhier s’insurgeait justement contre cette culture
étasunienne :
Les États-Unis sont prosternés
devant des dieux étranges que nous ne devons pas adorer, et dont le
culte causerait notre mort. Il y a des péchés capitaux dont ils ont
fait des divinités, comme les peuples de l’antiquité païenne, et qui
ne manquent pas de temples. Vénus, qui dans le langage chrétien
s’appelle impudicité, n’y voit jamais ses autels abandonnés, et le
dieu de l’argent n’y compte pas un athée. Le temple immense dans
lequel on leur sacrifie s’appelle le matérialisme, matérialisme le
plus effréné qu’on ait vu dans les temps modernes.
Ces représentations permettaient
clairement d’indiquer à la population canadienne-française son
incompatibilité avec la culture américaine. La diffusion de ces
représentations associées au discours de la survivance fut
relativement aisée. Pendant près d’un siècle, les élites
contrôlaient la presque totalité des moyens de diffusion, par
exemple, institutions scolaires, journaux et associations
culturelles.
Dans un article paru dans la
revue Loisirs et Société/Society and Leisure, le sociologue
Michel Bellefleur évoque les motifs tant moraux que culturels de la
réticence du clergé face au développement du sport au Québec.
Il en dégage trois principales raisons. La première est d’ordre
linguistique. Le sport se développe, au Québec, en anglais. Les
dangers d’acculturation et d’assimilation associés à l’usage de la
langue anglaise rendaient le clergé catholique nerveux. La seconde
raison fait foi d’un risque de contamination culturelle associée à
une fréquentation entre catholiques et anglo-protestants. Finalement,
le clergé se représentait le sport comme un divertissement futile
susceptible de présenter des dangers moraux. Il craignait, entre
autres, «l’exaltation du corps, de la violence, du sexe, rupture de
famille, perte de temps et d’argent et les occasions de beuverie».
Le discours de la survivance insiste également beaucoup sur le
caractère agricole de la nation canadienne-française. Les élites ne
voyaient donc pas d’un bon oeil l’exode rural en cours au Québec
dans la deuxième moitié du 19e siècle. «La ville est néanmoins vue
comme l’incarnation d’une culture différente et une menace pour la
préservation de la culture traditionnelle des Canadiens français».
L’historien Fernand Dumont associe cette culture au Canada français.
Ce Canada français, qui «naît avec la Confédération et l’émigration
massive vers les États-Unis»,
représente les peuples francophones d’Amérique. Cela inclut donc les
francophones du Québec, du centre et de l’Ouest du Canada, de
l’Acadie ainsi que ceux ayant émigrés vers la États-Unis. Le
discours de la survivance, dont nous avons parlé plus haut,
constitue le joint qui unit ces commaunautés francophones dispersées.
Les élites francophones tentent d’assurer le maintien de leur
caractère français en conjugant leurs efforts dans la promotion des
institutions et de la culture canadienne-française. Le clergé
catholique tant au Québec, en Acadie qu’en Nouvelle-Angleterre
représentait le plus grand défenseur du Canada français à la fin du
19e siècle.
3.1.2 La culture populaire
Le discours normatif véhiculé par
les lettrés n’aura pas le succès escompté auprès de la population
canadienne-française. La volonté de ces derniers de bâtir une
culture inscrite dans la continuité de la tradition française s’est
heurtée à l’intérêt grandissant de la masse populaire pour la
culture américaine. Dans les dernières décennies du 19e siècle, la
culture populaire souscrit de plus en plus au modèle américain qui
se veut capitaliste et libéral. L’émigration de plus de 500 000
Canadiens français vers les États-Unis entre 1860 et 1910
prouve leur désir d’améliorer leur qualité de vie.
Par contre,
le processus du changement culturel ne s’est pas effectué du jour au
lendemain. L’américanité naissante de la culture québécoise s’insère
dans un processus de mutation globale de la société au Québec à la
fin du 19e siècle. Ces mutations sociales tirent leurs origines de
l’urbanisation de la ville de Montréal. À cette époque, le Québec
est résolument rural et le caractère de l’urbanisation des grandes
villes y est limité. C’est tout de même à travers ce processus
d’urbanisation que sera donnée l’impulsion du changement culturel
dans la province dès les années 1880. Dans cette section, nous
utiliserons les récents travaux de l’historien Yvan Lamonde pour
expliquer le changement culturel de la société montréalaise. Il en
dresse un portait solide dans son ouvrage Histoire sociale des
idées au Québec 1760-1896. Selon lui :
[L’urbanisation] favorise les
densités démographiques susceptibles d’élargir un marché de
consommateurs de biens manufacturés, de créer un bassin de lecteurs
quotidiens, de spectateurs de théâtre, de visiteurs dans dans les
parcs d’attractions et qui permet de constituer des groupes sociaux
comme la classe moyenne où se recrutent les nouveaux adeptes du
sport.
Il considère que seule une
industrialisation appuyée sur la technologie peut permettre de
satisfaire ce marché de consommateurs. Il donne l’exemple des usines
de production de matériel roulant. Grâce aux tramways et aux chemins
de fer, on réduit les distances qui permettront notamment aux
associations sportives de créer des ligues interurbaines, aux
grands magasins de s’approvisionner et aux Montréalais de se rendre
au parc Sohmer. Le progrès technologique par le truchement du
télégraphe permet la diffusion de masse des journaux ; ils
rejoignaient d’ailleurs une partie de plus en plus grande de la
population francophone à la fin du 19e siècle. Lamonde associe
également à l’industrialisation la nécessité de savoir lire et
écrire. L’alphabétisation en est stimulée de sorte qu’elle passe de
62 % en 1880-1889 à 74 % en 1890-1899.
Par ailleurs, Lamonde note que l’organisation de la culture et des
loisirs n’est plus seulement volontaire et bénévole :
Si l’on confie à certaines
personnes et à certaines entreprises commerciales l’organisation du
théâtre, de la musique ou du sport, les ex-membres des associations
volontaires se transforment progressivement en bénéficiaires et
consommateurs de ces loisirs organisés par le capital.
En définive,
l’ouvrier dispose de son salaire pour acheter des biens essentiels,
mais également pour se divertir à travers un loisir qu’il ne produit
pas lui-même. Lamonde en déduit que l’ancien producteur de sa propre
culture devient consommateur d’une culture produite en dehors de
lui-même par la commercialisation de cette culture et des loisirs.
La prise en charge du secteur culturel par le capital fait de la
population un spectateur de sa propre culture.
Par contre,
comme l’indique l’historien Donald Guay, les changements culturels
ne se font pas sans créer quelques remous :
(…) car ils touchent aux valeurs
nationales ou ethniques, qui sont autant de références et de
préférences pour ceux et celles qui les portent et constituent un
puissant facteur de cohésion, de sécurité, de solidarité sociale, de
reconnaissance et d’identité culturelles.
À la fin du 19e siècle, la culture américaine aura donc fortement
influencé la culture urbaine du Québec. On a qu’à penser, par
exemple, aux ventes par catalogues, au vaudeville et au burlesque.
Remettant en cause le discours des élites prônant une vocation
spirituelle, religieuse et catholique pour la race française
d’Amérique, la population de Montréal s’est tournée vers la culture
matérielle véhiculée par les États-Unis. Parmi ces influences, on
retrouve le baseball. Cependant, d’une opposition entre les
paradigmes de survivance et ceux d’américanité, on plonge dans une
opposition entre sport amateur et professionnel.
3.2 Deux
exemples d’affrontement
Nous
examinerons ici deux exemples de l’influence de la culture
américaine sur la culture populaire en milieu urbain. Il s’agit de
la question du dimanche et de l’anglicisation du langage.
3.2.1 La question du dimanche
L’exemple le
plus significatif de l’influence américaine sur la culture populaire
se trouve autour du débat sur la question du dimanche. À la fin du
19e siècle, comme nous l’avons évoqué au chapitre précédent, les
conditions de vie des ouvriers sont difficiles. La semaine de
travail est du lundi au samedi. De sorte que leur seule journée de
répit est le dimanche. Selon la prescription du clergé catholique,
cette journée devait être employée à rendre grâce au Seigneur (Jour
du Seigneur). Aucun travail ne devait être effectué durant cette
journée consacrée à la piété et au recueillement.
Comme l’indique
l’historien Yvan Lamonde, «les formes nouvelles de culture et de
loisirs pratiquées en journée libre ont entamé le dimanche :
randonnée ou course à bicyclette depuis 1869, délassement dominical
au parc de l’île Sainte-Hélène à compter de 1874, courses de chevaux
le dimanche à Côte-Saint-Paul ou ailleurs en 1880».
Cette intensification du loisir le dimanche dans les années 1890
montre bien le clivage qui existait entre la prescription cléricale
et la réalité populaire. L’ouverture du parc Sohmer à Montréal en
1889 créera une polémique autour de ladite question dominicale. En
1890, l’archevêque de Montréal, Monseigneur Fabre, à travers la
publication de diverses circulaires, exposait les vues du clergé sur
l’ouverture du parc Sohmer le dimanche. Tout d’abord, il dénonce la
tendance malheureuse de faire du dimanche, un jour de divertissement
et de désordre. Il ajoutera ensuite que les pique-niques et autres
excursions de plaisirs sont des sources de libertinage qui feront
scandale dans les campagnes si ferventes. Il reproche aux gens de se
laisser aller aux plaisirs du corps et de l’esprit plutôt qu’aux
plaisirs pieux de l’observation régulière de Dieu. Enfin, il
n’hésite pas à rappeler que jusqu’à tout récemment l’observance du
Jour du Seigneur était un trait distinctif de notre pays.
Il cherche à rappeler au peuple canadien-français ce qui en fait un
peuple d’exception et les dangers d’assimilation que représente la
culture américaine. Certains évêques avaient des positions plus
radicales sur cette question du dimanche. Monseigneur Briand, évêque
de Québec, menaçait même les paroissiens de les excommunier s’ils
persistaient à organiser des courses de chevaux le dimanche.
La saga du parc
Sohmer qui dura jusqu’en 1893 voit les ministres protestants se
liguer aux côtés du clergé catholique pour exiger la fermeture du
parc le dimanche.
Ceux-ci y déploraient également la vente de bières alcoolisées sur
les lieux. Malgré leurs efforts, le 2 juin 1893, les échevins de
Montréal votèrent (17 contre 16) pour l’ouverture du parc Sohmer le
dimanche ainsi que pour son droit de vendre de la bière avec moins
de 4 % d’alcool. Malgré son omniprésence et son autorité sur la
population, le clergé ne fera jamais le poids lorsqu’il s’agit des
intérêts
de loisirs des milieux populaires urbains. Signe d’un
temps, avec l’américanité et la ville, le holy day devient
rapidement dans la culture populaire le holiday.
Précisons ici que la
pratique des activités sportives et de loisirs le dimanche est
particulière aux Canadiens français. Les anglo-protestants sont
scandalisés par de telles pratiques.
Ces pratiques ne sont pas à proprement dites américaines, mais
demeurent à nos yeux l’expression de l’américanité de la culture
canadienne-française à cette époque. Le dimanche devient pour les
Canadiens français une journée de consommation culturelle. C’est
cette consommation culturelle qui représente l’américanité naissante
de la culture populaire à Montréal.
Il est important de noter que la
question du dimanche n’est pas spécifique aux sports. Plusieurs
autres aspects culturels principalement d’influence américaine ont
été pointé du doigt par le clergé notamment le cinéma, le vaudeville
et le burlesque.
3.2.2 Les anglicismes et le sport
Comme nous le soulignions plus
haut, le sport s’est développé en anglais au Québec. Le clergé
catholique «y voyait un danger d’acculturation et d’assimi-lation».
Donc, dès 1880, on fait appel à la vigilance linguistique.
L’écrivain Jules-Paul Tardivel monte au front en déclarant : «l’anglicisme,
voici l’ennemi ! ». Les élites impriment quantité de brochures
visant à retracer les anglicismes. Cet effort est fourni pour
redresser le seul véritable rempart contre la culture américaine :
la langue. En solidifiant ce rempart, les nombreux défenseurs de la
langue espéraient non pas s’affranchir nécessairement de l’influence
étasunienne, mais bien maintenir le français comme trait distinctif.
Tardivel en a aussi beaucoup contre les journaux. En plus des
anglicismes, la presse éloigne les fidèles de l’Église :
Remarquez-le bien : nous ne
disons pas que la presse soit nécessairement mauvaise. Rien, si l’on
excepte le péché, n’est nécessairement mauvais. Mais le journal, se
prêtant plus facilement au mal qu’au bien, offrant plus de facilité,
plus de ressources aux méchants qu’aux bons, doit être considéré
comme dangereux et nuisible, et par conséquent, regrettable.
Tardivel illustre ainsi la
proximité qu’avait à cette époque l’utilisation d’anglicismes et
l’avènement des journaux de masse. Pour lui, la nouvelle culture
populaire évoquée et publicisée dans les journaux allait à
l’encontre de Dieu. Les anglicismes constituaient à ses yeux la
première des offenses.
Dans le cas de l’utilisation d’anglicismes, il s’agissait
essentiellement d’un mouvement de réappropriation. À la fin du 19e
siècle, la bourgeoisie anglophone de Montréal dirigeait le secteur
économique et industriel depuis longtemps. En fait, il faudra
attendre les années 1880 pour voir la bourgeoisie
canadienne-française prendre sa place sur l’échiquier local. Donc,
durant toute la période précédant cette percée et même au-delà, le
langue anglaise était la langue de l’économie, du commerce et des
sports. Les francophones ont alors utilisé les termes anglophones
sans les modifier. Il faut comprendre que cette réaction contre les
anglicismes visait précisément à rectifier les habitudes
linguistiques de la population francophone du Québec. En ce sens, la
base de l’américanité de la culture québécoise n’était pas
uniquement linguistique. Elle aura tout de même précipité l’action
des défenseurs de la langue française.
3.3 Opposition
sport amateur et sport professionnel
Les historiens
Norbert Élias et Eric Dunning différencient le sport amateur et le
sport professionnel en notant que le premier est un sport axé sur le
jeu alors que le second, sur la performance.
Pour l’historien Donald Guay, le jeu, associé au plaisir, et la
performance sont des caractéristiques fondamentales du sport, qu’il
soit amateur ou professionnel.
Cette divergence représente de façon très juste la situation qui
prévaut à Montréal dans le dernier tiers du 19e siècle. D’un côté,
la grande bourgeoisie anglophone, berceau du sport amateur au
Canada, prône le jeu comme forme de sociabilité d’influence
victorienne pour les gens de haut rang social. De l’autre, se
développe des formes commerciales de sport amateur ou professionnel
où le jeu est perçu comme une recherche de performance pour
atteindre la victoire. Ces formes commerciales sont issues d’une
démocratisation du sport qui le rend accessible aux couches sociales
inférieures. Deux idéologies du sport se sont donc développées
parallèlement.
3.3.1 Idéologie
et structure du sport amateur
Le sport
amateur s’est développé à Montréal au contact de l’élite bourgeoise
anglophone dès le début du 19e siècle. Cette élite constituait, à
l’époque le regroupement des grandes fortunes anglaises et
écossaises établies au Canada et dirigeant ni plus, ni moins,
l’économie canadienne durant toute cette période. Donc, jusqu’au
début des années 1870, le sport amateur demeure la chasse-gardée de
cette classe dirigeante. Celle-ci basait le sport amateur sur le
modèle victorien de sport en vigueur en Angleterre au milieu du 19e
siècle.
Cette structure du sport amateur impliquait des formes de
discrimination raciale et de classe. L’amateurisme devait être
exclusif à la classe dirigeante anglophone. Un héritage victorien
offrant une structure sociale restrictive où le manly honor
et le elegant display étaient de mise. Le but de cette
idéologie du sport amateur était centrée principalement sur la
sociabilité. On ne recherche pas la victoire, seulement l’agrément
d’être entre gentlemen. Le Montreal Pedestrian Club
définit, en 1873, l’amateur en ces termes :
[An amateur]
is one who has never competed in any open competition of for public
money, or admission money, or with professionnals for prize, public
money or admission money, nor has never at any period of his life
taught or assisted in the pursuit of athletic exercices as a means
of livelihood or is a labourer or an Indian.
Les adeptes du sport amateur
avaient une stratégie explicite d’exclusion sociale. De sorte que
les tenants de l’amateurisme agissaient de concert pour tenir à
l’écart de leurs clubs la masse populaire et même les lower
status bourgeois.
Cette situation s’est maintenue malgré la lente émergence de formes
commerciales de sport à Montréal vers la fin des années 1870.
Par ailleurs,
la multiplication des compétitions sportives populaires associées
principalement au milieu ouvrier ainsi qu’aux fêtes populaires
inquiète les bonzes du sport amateur. Le milieu ouvrier était très
actif au niveau sportif. Les matchs de baseball disputés lors du
pique-nique annuel de l’union des typographes en 1874 et le nombre
croissant d’équipes ouvrières en font foi. Il en va de même pour les
parties de baseball présentées dans le cadre du défilé de la
Saint-Jean-Baptiste. Dès le milieu des années 1870, le baseball
constituait une partie importante des festivités populaires. Se
tenant à l’écart de ces pratiques, la classe dirigeante y voyait
cependant un potentiel commercial qui ne pouvait qu’être néfaste
pour la noblesse inhérente à l’amateurisme. La classe
dirigeante se trouvait en face d’une alternative, ils avaient alors
deux choix : le premier consistait à s’éloigner complètement des
sports compétitifs pour établir leurs clubs exclusifs et ainsi se
défendre contre la démocratisation grandissante du sport à la fin
des années 1870. Le second choix consistait à accepter cette
démocratisation et se l’approprier en mettant sur pied des
organisations structurant le sport amateur. De cette manière, la
classe dirigeante veillerait à garder intacte la noblesse de
l’amateurisme. Consciente que la démocratisation du sport était
inévitable, la classe dirigeante comptait tout de même conserver sa
mainmise sur l’amateurisme et son idéologie.
Ainsi, à
partir du milieu des années 1880, les principales structures
organisationnelles du sport sont dominées par les
amateur agencies.
Parmi les agences les plus importantes, on retrouve l’Amateur
Athletic Association of Canada (1884) et la Montreal Amateur
Athletic Association (1881). Ces agences sportives sont dominées
par une classe dirigeante anglophone qui établit les standards du
sport amateur au Canada. On remarque au sein de ces agences
l’absence d’éléments provenant du secteur industriel pourtant en
pleine expansion dans les années 1880 à Montréal. À cela, le
sociologue Richard Gruneau apporte deux raisons. D’une part, on
choisissait les leaders exclusivement dans la strate supérieure de
la société montréalaise. Il note que le leadership s’appuyait sur la
vision victorienne de la société : exclusive et conservatrice. Les
intérêts de la bourgeoisie industrielle n’étaient pas vraiment
compatibles avec une telle idéologie. D’autre part, Gruneau estime
que la bourgeoisie industrielle canadienne n’a jamais été dans une
véritable position pour être partie intégrante de la classe
dirigeante. D’autant plus, qu’ils se considéraient eux-mêmes comme
étant le prolétariat de la communauté économique canadienne.
Leur absence se justifie alors principalement par un intérêt mitigé
pour l’idéologie préconisée, mais surtout par leur sentiment de ne
pas être à leur place.
Par contre, il
serait faux de croire que la bourgeoisie industrielle n’a pas
participé à l’essor du sport comme composante culturelle à Montréal.
Plusieurs verront dans la sobriété, l’esprit sportif et les valeurs
morales véhiculées par le sport amateur une norme de comportement
social à suivre. Disons plutôt que pour la plupart, l’idéologie du
gentleman amateur n’avait rien d’attrayant à leurs yeux. Une
idéologie trop statique dans une époque vouée au changement. La
classe moyenne et la population montréalaise verront leurs intérêts
ciblés dans le rapide développement des formes commerciales de
sports et de loisirs populaires.
3.3.2 Émergence
des formes commerciales et professionnelles du baseball
L’arrivée du sport professionnel
à Montréal n’est pas fortuite. Les années 1880 voyaient notamment le
visage social et culturel de la ville changer : on assistait à la
naissance de l’américanité au sein de la culture populaire. Dans
cette période d’effervescence le sport tend à changer. «Le
changement n’est pas qu’organisationnel. Il est d’abord social :
prenant le relais de la bourgeoisie et des militaires, la classe
moyenne, celle des marchands et des commis, qui est familière de
l’organisation et des affaires, occupe l’espace du sport».
Dès le milieu des années 1890, plusieurs marchands et industriels
forment leurs propres clubs sportifs.
À cette
époque, la popularité du baseball amène les compagnies à mettre sur
pied des équipes pour jouer contre celles de d’autres compagnies
oeuvrant dans le même champ d’activité : «le club de baseball
Colonial de la Bleaching and Printing Co. a ouvert sa saison ces
jours derniers alors qu’il a défait le club de la Standard Shirt
Co., 8-0».
On a utilisé le mot «jouer» alors qu’il serait plus à propos
d’employer le terme «compétitionner». Les équipes des compagnies
compétitionnent les unes contre les autres. Ces clubs mettant
l’emphase sur la performance et sur la victoire s’éloignent de
l’idée victorienne du sport amateur. L’objectif avoué n’est plus la
sociabilité, mais bien la performance mise au profit de la victoire.
Se développe ainsi une sous-culture du sport amateur où les joueurs,
sans être rémunérés, rivalisent
d’adresse pour départager un vainqueur. On tranche
ainsi avec les valeurs de l’elegant display
du sport amateur d’autant plus que le sport se démocratise
s’étendant aux
couches inférieures de la société. Parmi ceux-ci, on compte peu
d’ouvriers non-qualifiés et de journaliers, car ce sont les ouvriers
de métiers qui possèdent de meilleures conditions de vie et qui
adhèrent massivement aux sports et aux loisirs populaires.
On peut également y ajouter le réseau collégial dans les années 1880
où le baseball soulève les passions dans les différents collèges de
Montréal et des environs.
Dans la foulée
de l’industrialisation et de l’américanisation, nos voisins du Sud
qui entretiennent des liens économiques étroits avec Montréal y
importent la pratique du sport professionnel. C’est à travers la
popularité grandissante du baseball, à la fin des années 1890, que
le sport professionnel fait son entrée à Montréal. En 1897, une
équipe de Montréal participe aux activités de la ligue de l’Est au
côté de celle de Toronto ainsi que de quelques villes situées sur la
côte est américaine. Dans sa forme commerciale, le sport coupe tous
les liens pouvant le rattacher à la noblesse du sport
amateur. La victoire devient véritablement l’objectif du sport.
Impatient de gagner, un gérant peut dès lors embaucher un joueur de
haut calibre pour avantager son équipe.
On adopte
progressivement cette forme commerciale du sport dans certains clubs
amateurs. Fortement influencés par le succès du sport commercial aux
États-Unis et lassés de l’inaccessibilité des agences centrales du
sport amateur, ces clubs évolueront avec ceux de la classe moyenne,
initiatrice des formes commerciales et professionnelles du sport. La
conséquence de cette orientation est très significative puisqu’elle
permettra à des membres de la classe moyenne de consolider leur
position de propriétaires d’équipes et d’organisateurs de ligues. Ce
n’est qu’à partir des années 1910 que ce leadership passera d’une
entreprise chancelante à une corporation solide. L’émergence du
sport professionnel à la fin des années 1890 où les joueurs sont
rémunérés contribue à la crise éthique que vivra le sport amateur au
tournant du 20e siècle.
3.3.3 La
crise du sport amateur
Jusqu’aux années 1880, en
Angleterre, l’idéologie du sport amateur n’existait que sous une
forme vague. «Il s’agissait alors d’un ensemble de valeurs
inconsistantes et vagues quant aux fonctions du sport et aux normes
estimées nécessaires à l’accomplissement de ces fonctions».
Avec l’émergence de sports professionnels comme le rugby et la
menace que cela représentait pour eux, les dirigeants du sport
amateur en sont venus à une définition idéologique plus élaborée.
Soudainement, on se trouvait devant un bras de fer entre sport
amateur et sport professionnel. Le premier se sent menacé par le
second «à la fois pour [sa] domination dans l’organisation et la
pratique du sport, et pour les formes du sport tel qu’[il souhaite]
le voir pratiquer».
Cette situation s’est produite en Angleterre, mais également aux
États-Unis et au Canada. La révolution industrielle de la fin du 19e
siècle qui touche notamment ces trois pays aura des répercussions
sociales et culturelles importantes. Alors que l’industrialisation à
Montréal change les données économiques et sociales, le sport
amateur fait du sur place. Les dirigeants des agences centrales du
sport amateur s’opposaient au sport professionnel à trois niveaux.
D’abord, les formes de sport commercial mettaient l’emphase sur la
victoire en tant que finalité plutôt que sur le plaisir qu’il
procurait. Deuxièment, les formes commerciales du sport incitaient à
la passion, occasionnant souvent la violence, aux dépens des valeurs
de retenu et de savoir-vivre. Finalement, les puristes du sport
amateur trouvaient dans les sports de forme commerciale une
proximité avec l’alcool, les paris et la frivolité qui ne manquaient
pas d’offenser les sentiments bourgeois.
Comme on
l’indique plus haut, la classe dirigeante à Montréal voyait dans le
sport amateur un idéal victorien directement influencé par la
conception de l’amateurisme de l’aristocratie anglaise. Cependant,
l’historien Alan Metcalfe précise qu’on n’a fait qu’importer une
composante de l’équation : l’idéal victorien sans le système social.
Il rajoute avec justesse qu’il manquait au Canada une classe
aristocratique établie pour soutenir la poursuite de l’idéologie
victorienne du sport amateur. La réalité était tout autre : une
poignée de gens fortunés disposés à soutenir l’idéal amateur en
regard d’une majorité pauvre qui n’y voit aucun intérêt dû, entre
autres, à ses conditions de vie difficiles qui ne lui accordaient
guère de temps pour les loisirs.
D’autant plus
que la stagnation de l’idéologie du sport amateur coïncide
directement avec les changements culturels et sociaux des années
1880 et 1890. Alors que l’américanisation de la culture populaire
offre aux masses des préceptes de libéralisme et de capitalisme, le
sport amateur demeure dans sa tour d’ivoire. On assiste à un
changement de cap puisque désormais, un athlète, par ses
performances, peut aspirer à la reconnaissance publique ; le
directeur d’un club, en investissant dans les bons joueurs, espère
rentabiliser cet investissement tout en s’établissant comme une
figure importante au sein de la communauté. Comme le mentionne
Metcalfe, alors que le concept d’amateurisme demeure inchangé, la
structure et les bases du sport avaient changé d’une forme de sport
pré-industriel à une forme moderne et organisée.
Durant toute
cette période d’effervescence culturelle, la définition notée plus
haut du Montreal Pedestrian Club ne changera que sur des
points mineurs sans toutefois modifier ou éditer ce qui était déjà
défini. Le clivage entre le sport amateur et le sport professionnel
est important et comme on l’a vu, facilement identifiable. La crise
qui secoue le sport amateur relève de la relation ambiguë qu’il
entretient avec les formes commerciales du sport. Respectant
l’éthique de base selon laquelle un joueur ne peut être rémunéré de
quelque façon que ce soit, le sport commercial amène une nouvelle
dimension au sport amateur : l’importance de la performance et de la
victoire. C’est toutefois au contact du sport professionnel que le
sport amateur a vécu sa plus grande crise. Pendant deux ans, soit de
1907 à 1909, les dirigeants des agences nationales canadiennes de
sport amateur se divisent pour savoir si un athlète amateur à le
droit ou non de concourir contre des professionnels (Athlete War).
Ce n’est qu’en 1909 qu’on statuera qu’un athlète amateur ne peut
compétitionner d’aucune façon avec des professionnels.
Cette crise aura laissé des séquelles puisque la même année, on
transfère l’Amateur Athlete Union of Canada de Montréal à
Toronto. Le transfert de l’AAUC, autorité nouvelle et toute
puissante sur le sport amateur, signifie également que Toronto
devient la nouvelle capitale du sport au Canada, succédant à
Montréal qui l’était depuis le milieu du 19e siècle.
3.4 3.4
Le baseball au sein de ces deux dualités
Il s’agit pour nous ici de voir
l’implication du baseball dans ce processus d’américanité qui se
déroule à Montréal à la fin du 19e siècle. Il est essentiel de
rappeler que le baseball est arrivé à Montréal comme un sport
culturellement américain. Il s’agit, en fait, du seul sport
américain ayant eu un impact durable sur la société québécoise. Donc,
dès son arrivée, le baseball américain a été snobé par la grande
bourgeoisie anglophone de même que par le clergé catholique. La
grande bourgeoisie anglophone voyait dans ce sport une profonde
négation de ce que représentait pour eux l’amateurisme. Le clergé
catholique et les élites ne voyaient pas d’un bon oeil la popularité
grandissante des sports commerciaux et du baseball à Montréal. Plus
spécifiquement, le baseball avait deux défauts majeurs à leurs yeux :
il était issu de la culture américaine, et donc, était un sport
protestant. Dans un contexte où, à Montréal, la nouvelle culture
populaire s’initiait au libéralisme et au capitalisme, la venue du
baseball était opportune. De cette nouvelle culture urbaine
populaire, l’historien Donald Cuccioletta indique :
This new urban
culture in conjunction with the popular masses created cultural
forms and leisure activities which became synonymous with the rise
of the city. This gave way to new forms of entertainment which were
seen not in a sense of protecting ou traditional culture nor with
any ideological goals but were a simple way of providing leisure
pleausure for the masses.
Ainsi, au sein
de cette nouvelle culture populaire en milieu urbain, on retrouve le
baseball. Présent à Montréal depuis les années 1860, ce n’est que
dans la dernière décennie du 19e siècle qu’il s’impose comme sport
majeur. Un sport pratiqué, mais surtout suivi. L’influence du
baseball sur la culture populaire à Montréal se fera sous sa forme
de sport-spectacle. Il attire régulièrement au tournant du siècle
des foules dépassant le millier de spectateurs : «Il y avait 1 800
personnes dans les estrades (…)»,
«(…) une foule de près de 4 000 spectateurs étaient présente au
Montréal Ballpark».
Le baseball comme sport-spectacle s’est développé à travers les
programmes doubles qu’on présentait le dimanche dans les parcs de la
ville. La première partie commençait généralement à 13h30, pour
donner le temps aux gens de se rendre au parc après le service
religieux du matin. Le second match, lui, débutait à 15h30
permettant aux spectateurs de rentrer à la maison pour l’heure du
souper.
La popularité
du baseball à Montréal doit beaucoup à cette tradition des
programmes doubles qui s’est perpétuée au-delà des années 1910. On
créait ainsi chez les amateurs de baseball un happening
hebdomadaire, un rendez-vous pour partager leur passion pour ce
sport, approfondissant ainsi leur intégration dans cette nouvelle
culture populaire.
Ces joutes
disputées le dimanche, dénoncées par le clergé, et appréciées par la
population ouvrière montrent bien l’importance du baseball dans la
définition de la nouvelle culture populaire. Un lecteur du journal
Le Trifluvien, signe cette missive, en 1906, du nom de
Pierre-Paul et dénonce vertement le baseball : «Quel besoin
avons-nous de ces joutes de base-ball le dimanche ? De semblables
divertissements ne peuvent que détourner les citoyens de la
sanctification de ce jour qui doit être consacré au Seigneur».
La dénonciation du baseball par le clergé catholique et ses fidèles
implique principalement les joutes disputées le dimanche et surtout
le baseball professionnel. Il faut rappeler l’imposant réseau
collégial où l’on joue au baseball notamment au Mont Saint-Louis
sous la direction des frères des écoles chrétiennes.
La présence du baseball dans les collèges catholiques n’est pas un
paradoxe malgré l’apparence. L’appropriation du sport par ces
institutions leur permettait de le structurer. Ainsi, on pouvait le
pratiquer tout en respectant les commandements de l’Église.
Nous
introduisons ici une autre donnée importante de la nouvelle culture
populaire : les promoteurs. L’essor rapide d’une classe de
commerçants ouverte aux idées de libéralisme et de capitalisme voit
naître l’importance de la promotion. Comme nous l’indiquions
précédemment, l’ouvrier devient, à cette époque, un consommateur
d’une culture qui est produite en dehors de lui-même. Pour lui faire
consommer cette culture, on devait nécessairement lui indiquer où et
surtout pourquoi tel ou tel événement était à ne pas manquer : «allez
au Shamrock, dimanche après-midi, et vous aurez un régal !»,
«La ligue de la Cité présente un double-header sensationnel
pour dimanche prochain».
Ce type de discours n’est pas rare dans la presse écrite au tournant
du 20e siècle. Le baseball tout comme le théâtre burlesque ou le
vaudeville sont considérés comme des produits culturels que les
promoteurs s’efforcent de vendre notamment dans les journaux.
L’arrivée des journaux de masse à Montréal est cruciale pour la
nouvelle culture populaire. Le baseball en bénéficiera grandement :
«la place croissante qu’ils accordent à l’information sportive est
aussi une nouveauté, reflet de l’implantation du sport professionnel
devenu divertissement des masses».
Nous approfondirons l’impact du journal de masse sur le baseball et
l’américanité de la culture populaire dans le chapitre suivant.
La culture
populaire était dépeinte sévèrement par les élites francophones. On
l’associe aux moeurs légères et on la considère indigne d’un peuple
culturellement distinct des États-Unis. Le baseball n’y fait, bien
sûr, pas exception. La vente d’alcool aux matchs et les paris sur
les résultats de la joute en faisaient, à première vue, un endroit
louche où se regroupaient des individus peu recommandables,
particulièrement aux matchs des équipes professionnelles. Le
discours normatif des élites ne fait qu’en rajouter. Les promoteurs
cherchent par conséquent à changer cette image. Bien que
majoritairement fréquentés par les hommes, les terrains de balle se
font attirant pour les femmes : «les mardis et jeudis seront les
jours des dames cette année au Montréal Baseball Park. Ces
jours-là le beau sexe sera admis gratuitement».
Ils n’hésitent pas à signaler la présence d’un officier de la ville
pour prouver la respectabilité de leur entreprise, «le maire
présidera à la partie d’ouverture qui commencera demain après-midi à
3h00».
Dans un
registre plus fondamental, le baseball se distingue par sa
perspective globale. «Entre 1880 et 1910, les Canadiens français
jouent aussi à la balle canadienne, appelée pelote noire,
mais ce sport a ensuite été remplacé par le baseball américain. La
dynamique nord-américaine l’emporte sur le particularisme local».
Il faut préciser que le jeu de la pelote noire n’a eu qu’un
très faible rayonnement dans les journaux. Les mentions sont très
rares, ce qui nous porte à croire qu’elle était jouée de façon
informelle et peu structurée.
Le baseball se
développe ainsi à l’échelle du continent nord-américain. De plus,
il s’implante à Montréal en ayant un passé et une idéologie
démocratiques. Contrairement au sport amateur où les dirigeants des
agences nationales s’imposent un cadre distinctif et sélectif qui
retardera la démocratisation du sport. En ce sens, Raymond Montpetit
explique le développement des loisirs à Montréal en deux phases
distinctes. Dans un premier temps, il évoque l’organisation des
loisirs par les élites anglophones dans un but avoué d’assimilation.
La population canadienne-française est restée à l’écart de ces
organisations récréatives. Montpetit analyse la seconde phase en ces
termes : «Les formes de loisir plus «démocratiques», importées des
États-Unis, ne poursuivaient aucun autre objectif que celui de
commercialiser le besoin de divertissement des classes populaire
urbaines (…)».
Cette démocratisation du loisir révèle bien le cas du baseball à
Montréal et la naissance de l’américanité au sein de la culture
populaire.
Cependant, le
baseball à Montréal ne peut pas s’inscrire dans le cadre d’un Canada
français. Les élites francophones voyaient dans le Canada français
une forme d’unification culturelle et institutionnelle entre les
francophones d’Amérique. Le baseball n’a pas servi cette cause. Nous
avançons plutôt que le baseball s’est développé, avant tout, sur le
plan provincial. Les équipes de baseball amateur et semi-professionnel
concouraient avec des clubs de la province et, parfois, avec des
clubs américains des états jouxtant le Québec. À partir des journaux
de masse francophones de l’époque, il ne nous est pas possible
d’établir de relations entre le baseball à Montréal et celui
pratiqué par les francophones de l’Acadie ou de la Nouvelle-Angleterre.
Les clubs de baseball de Montréal se développent au contact des
autres clubs situés dans les environs. Il y aura bien la formation
de la Ligue provinciale à la fin du 19e siècle, mais dans un but de
structurer ce sport au Québec et non pour l’ensemble d’un Canada
français.
Le baseball a
été conçu et développé aux États-Unis selon les valeurs mêmes de la
culture populaire à Montréal à la fin du 19e siècle. Des valeurs
d’égalité des chances, de libéralisme et de démocratie que
glorifient les Américains à travers le sport qui fut pour longtemps
leur passe-temps national. Il fait donc aucun doute que le baseball
fut l’exemple sportif le plus probant de l’américanité naissante de
la culture populaire à Montréal au tournant du 20e siècle.
Par ailleurs,
la démocratisation du sport dans le dernier tiers du 19e siècle aura
été un aspect important au développement de la culture populaire à
Montréal. Dénoncée haut et fort par les élites québécoises, cette
américanité parvient néanmoins à séduire la population montréalaise.
C’est donc sans grand coup d’éclat que le baseball s’est intégré peu
à peu à cette nouvelle culture populaire à Montréal : «Ce n’est pas
sous le mode du projet mais bien sous celui plus subtil et
silencieux de l’espace, de l’environnement urbain et de la
quotidienneté, que l’américani[té] est vécue dans la culture
québécoise ».
Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, dir., Québécois et
Américains : la culture québécoise
aux
XIXe et XXe siècles,
Fides, Saint-Laurent, 1995, 418 pages., p. 22.
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