Society for American Baseball Research - Quebec

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 CHAPITRES
Introduction
1. Historiographie et problématique
1.1 Sport Amérique du Nord
1.2 Sport Canada/Québec
1.3 Baseball Canada/Québec
2- Origines et développement du baseball à Montréal (1860-1915)
2.1 Origines (1860-1890)
2.1.1 Mythes et réalités
2.1.2 Contexte socio-économique
---- Le baseball itinérant
2.2 Développement du baseball organisé (1890-1915)
2.2.1 Contexte socio-économique
2.2.2. Épanouissement et structure du baseball
---- Le réseau collégial
---- Le baseball professionnel
---- Le baseball amateur
---- Le baseball semi-pro
3- L'américanité dans le baseball à Montréal
3.1 Contexte historique
3.2 Deux exemples d'affrontement
3.3. Opposition sport amateur et professionnel
3.4 Le baseball au sein des dualités
4- Couverture journalistique du baseball à Montréal (1876-1914)
4.1 Contexte de l'évolution des journaux francophones à Montréal
4.2 Fonction des journaux francophones
4.3 Évolution de la terminologie
4.4 Francisation de la terminologie
Conclusion
Bibliographie
« Baseball, américanité et culture populaire. Histoire du baseball à Montréal (1860-1914) » d'Éric Coupal, mémoire de maîtrise présenté à l'UQAM en 2001.

4. Couverture journalistique du baseball à Montréal (1876-1914) 

Le développement de la presse écrite à la fin du 19e siècle aura contribué à faire du baseball un sport majeur à Montréal. Plus encore, il aura permis à ce sport d’être partie intégrante de la culture populaire. Ce chapitre a pour objectif d’analyser la couverture du baseball à Montréal à travers les journaux entre 1876 et 1915. Nous dresserons, dans un premier temps, le contexte général de l’évolution des journaux francophones à Montréal à la fin du 19e siècle. En second lieu, nous dégagerons les deux fonctions principales des journaux dans le traitement du baseball à cette époque : une fonction de stricte information et un objectif promotionnel. La troisième partie nous permettra d’analyser plus en profondeur les écrits journalistiques sur le baseball. Nous y analyserons la terminologie du baseball et sa francisation au début du 20e siècle.

4.1 Contexte général de l’évolution des journaux francophones de Montréal

Pour décrire ce contexte général, nous nous sommes fortement inspirés des travaux de Jean de Bonville sur l’histoire de la presse au Québec. Nous avons utilisé plus particulièrement son importante étude La presse québécoise de 1884 à 1914, genèse d’un média de masse[1].

À la fin du 19e siècle, les journaux d’information de masse prennent une place de plus en plus importante dans la culture populaire à Montréal. Signe d’une américanité naissante, le journal d’opinion se mue en un journal d’information où «les normes de la pratique s’établissent rapidement, sous l’influence des quotidiens américains»[2]. On assiste alors à une diversification de l’information. Pendant que les rubriques d’opinion et les éditoriaux passent, en 1885, de 14 % de la surface accordée à l’information au journal La Presse à 3,4 % en 1914, le sport et les loisirs augmentent de 5,1 %, en 1885, à 15,4 % en 1914[3].  Cette hausse de plus de 10 % est la plus forte parmi les différentes rubriques entre 1885 et 1914. Ces changements d’orientation toucheront tous les quotidiens francophones montréalais au tournant du 20e siècle.

      Par ailleurs, le public visé change également. D’un journal élitiste, La Presse évolue vers une forme populaire. On ne cherchait plus seulement à intéresser le chef de famille : «le nouveau journalisme préconise, dans les années 1890, un journal s’adressant à toute la famille. De nouvelles rubriques visent des clientèles jusque-là laissées pour compte»[4]. Parmi celles-ci, on retrouvait les pages féminines traitant de divertissements et les bandes dessinées destinées aux enfants. Dès cette époque, la plupart des journaux consacrait un espace quotidien aux sports et loisirs. Cette volonté de créer un journal populaire a certes contribué à l’épanouissement de la culture populaire. D’autant plus que la généralisation du quotidien à un sou, à la fin du 19e siècle, «rend la lecture du journal accessible même au travailleur non spécialisé»[5].

      La hausse des tirages des différents quotidiens de Montréal en fait un instrument de pouvoir atteignant une grande partie de la population. Le passage à un journal d’information aura contribué à l’affaiblissement de la presse ultramontaine à la fin du 19e siècle et donc, à la diminution de l’influence cléricale sur les salles de rédaction. Cette libéralisation de l’information permettait alors aux quotidiens de concentrer leurs efforts sur la diffusion de rubriques populaires indépendantes, affranchies de toutes influences. La popularité des journaux et l’étendue de leur public ont contribué à l’avènement de la publicité : «l’annonce publicitaire devient un bon moyen de présenter [des] produits au public»[6]. Vitrine commerciale intéressante, les quotidiens montréalais ont vu la publicité prendre un espace important. Se développe ainsi un partenariat économique entre les journaux et les compagnies qui achètent de la publicité. Les annonceurs voyaient dans les journaux une façon habile de rejoindre les consommateurs. La publicité constituait, en 1914, la principale source de revenus des grands quotidiens montréalais.

4.2 Fonctions des journaux francophones dans la diffusion du baseball à Montréal

Les journaux constituent la source première de la rapide diffusion du baseball à Montréal à partir des années 1890, bien qu’on en parle dès le milieu des années 1870. Le Courrier de Saint-Hyacinthe traite régulièrement de baseball dès 1876. Rappelons que Saint-Hyacinthe était le centre du baseball au Québec à cette époque. Ce centre qui se déplacera à Montréal dans les années 1890 avec l’urbanisation rapide de la ville et, aussi, avec le traitement régulier du baseball dans les journaux. La naissance des sections sportives à la fin de la décennie démontre l’intérêt grandissant de la population envers les sports en général. C’est principalement grâce à la visibilité offerte par les journaux que le baseball sera considéré comme sport le plus pratiqué au Canada en 1915[7].

Nous trouvons, dans les journaux utilisés pour le cadre de cette analyse, deux fonctions qui auront permis au baseball sa rapide progression à la fin du 19e siècle. Il s’agit des fonctions de stricte information et celle de promotion. Nous devons toutefois indiquer que la marge est faible entre ces deux fonctions. Elle est faible dans la mesure où la promotion est souvent de l’information. Lorsqu’on annonce «la double attraction de demain au parc Lépine »[8], on veut informer les gens du programme-double qui s’y tient, mais également susciter la curiosité et inciter les lecteurs à y aller pour ne pas manquer l’événement. Nous avons donc décidé de séparer ces deux fonctions de façon arbitraire. D’un côté, les articles dépouillés visant d’abord à informer la population sur le baseball et sur ce qui l’entoure ; de l’autre, ceux visant principalement la promotion et où l’information y est implicite.

4.2.1 Fonction strictement informative

La couverture informative du baseball par les journaux montréalais s’est effectuée de plusieurs façons. La majorité des articles sur le baseball, entre 1876 et 1915, traitent des résultats obtenus lors des parties, un exemple : «Les Bordeaux ont terminé la saison de baseball hier en battant les Côte des Neiges dans une lutte excitante et intéressante par le score de 6 à 5»[9]. Ce type d’article est fréquent dans la presse montréalaise à cette époque. Il est à noter que les résultats des matchs de baseball professionnel prennent de plus en plus de place dans les journaux à la fin des années 1890. Un espace croissant est consacré à l’équipe de Montréal qui joue au sein de la ligue de l’Est. On y suit ses activités pas à pas. Les journaux se font un devoir de suivre cette équipe (qui deviendra les Royals de Montréal) tout au long de la saison. On renseigne les lecteurs sur les résultats des matchs, «Montréal partage un programme double avec Wilkes-Barrie»[10], on y dresse en quelques paragraphes un sommaire détaillé où l’on retrouve l’alignement des deux équipes en présence ainsi que les faits saillants de la partie. On y ajoute aussi régulièrement le classement des équipes de la ligue de l’Est. La majorité des matchs des Royals de Montréal fut traitée de cette façon. Dans des intervalles mensuels, on présentait, dès les années 1900, la liste des meilleurs frappeurs de la ligue[11] ainsi que celle des meilleures formations à l’attaque (moyenne au bâton) et en défensive (points accordés par match)[12].

Ces informations régulières permettent au baseball professionnel à Montréal de fidéliser sa clientèle et d’attirer d’autres curieux. On affichait également les résultats des parties ainsi que le classement des équipes oeuvrant dans le Ligue nationale et la Ligue américaine. L’engouement du baseball à Montréal n’est pas uniquement dirigé vers les activités locales. Les partisans suivent avec intérêt les matchs des ligues majeures. Ils suivent les exploits de Napoléon Lajoie, Franco-Américain au coup de bâton redoutable, ainsi que les anciennes gloires des Royals qui évoluent désormais aux États-Unis. On pense au joueur de premier but Chick Gandil qui a joué à Montréal en 1910 avant de s’aligner avec les Senators de Washington la saison suivante[13].

En plus des matchs, les lecteurs pouvaient également prendre connaissance des activités entourant les Royals de Montréal. Les quotidiens francophones n’hésitaient pas à annoncer que le gérant des Royals, «Dooley (était) en quête de pitchers »[14]. De même qu’on s’intéressait de près à l’avenir précaire de l’équipe, «toujours d’après la même dépêche, Powers [président de la Ligue de l’Est] serait d’avis si Baltimore et Washington entrent dans la ligue, de laisser Montréal de côté »[15]. Les journaux informaient aussi le lecteur sur les activités de la Ligue de l’Est en présentant le calendrier des parties pour la saison et les activités des autres clubs. Aussi : «le club de Rochester a embauché cinq nouveaux joueurs pour la saison prochaine»[16]. Cet article paru au mois de novembre 1899 montre bien l’importance du baseball dans la culture populaire : on parle désormais de baseball douze mois par année. La couverture du baseball pendant la saison morte demeure minime. Cependant, les journaux continuent d’informer, de temps à autre, les partisans sur les activités entourant le baseball à Montréal.

Par ailleurs, la couverture du baseball amateur ou semi-professionnel n’est pas en reste. L’espace qui lui est consacré dans les journaux de l’époque est respectable. Si ces formes de baseball ne reçoivent pas une couverture aussi assidue que celle du baseball professionnel, c’est simplement dû au fait qu’ils jouent essentiellement une fois par semaine, soit le dimanche. La couverture du baseball y est également quelque peu différente. Le baseball professionnel ne compte qu’un club à Montréal. La couverture des journaux en fait donc le club auquel les Montréalais devaient s’identifier[17]. On offrait donc aux lecteurs la possibilité de suivre les activités de leur équipe. Pour le baseball local amateur, semi-professionnel et professionnel, les intentions furent différentes. À travers les parties et les ligues, les journaux ont créé une sorte de solidarité locale. Plusieurs quartiers avaient des équipes pour les représenter : Saint-Henri et Sainte-Cunégonde sont représentées en 1900 par le club amateur Ville-Marie[18], les districts de Hochelaga, Balmoral et St-Louis ont des équipes semi-professionnelles dans la Ligue de la Cité en 1914[19]. Les journaux créent ainsi un engouement pour le baseball au niveau local. Au-delà des Royals de Montréal, les partisans ont donc des équipes représentant leur quartier qui ont l’avantage d’avoir des joueurs locaux. Les journaux affichaient les activités du baseball amateur et semi-professionnel sous forme de babillard : chacun y venait chercher les informations sur son équipe.

Bien que les journaux s’adressaient généralement à la population, il n’était pas rare que les dirigeants des différents clubs utilisent ces babillards pour rejoindre et informer ses membres, ses partisans et ses adversaires éventuels. Un club employait régulièrement l’espace des journaux pour convoquer ses membres, « le club St-Joseph aura une assemblée ce soir au Parc Twin City. Tous les membres sont invités »[20]. De la même façon, L. E. Paquet, secrétaire de la correspondance invita les membres du club de baseball le Dollard à une assemblée extraordinaire, « (…) pour affaires importantes»[21]. Les dirigeants de la Ligue de la Cité utilisent le même procédé pour rappeler une importante réunion où «tous les officiers sont priés d’être présents»[22].

Par ailleurs, ces babillards ont également eu une importance dans le dynamisme du baseball amateur. Durant l’été, on pouvait y lire fréquemment les défis lancés par un club à un autre, «le club Dupuis-Frères lance un défi aux United Factories pour une partie de baseball qui sera jouée au parc Lafontaine»[23]. Ces défis étaient rédigés par le club et envoyés au journal pour publication. On pouvait lire dans l’édition du 1er juin 1898 du journal La Presse une dizaine de dépêches annonçant ces défis entre clubs. On y remarque un défi entre les clubs Varsity et Montréal Indépendant présenté le dimanche suivant (5 juin) à l’île Sainte-Hélène. Les gens désireux d’obtenir des informations pouvaient les trouver « chez Armand Gagné, no 1784, rue Sainte-Catherine»[24]. Cette tendance à indiquer l’adresse de l’organisateur s’estompera avec l’arrivée du téléphone. Les babillards restent, au-delà de la Première Guerre mondiale, un élément central de la couverture du baseball par les journaux francophones de masse à Montréal. Pour la seule édition du samedi 18 juillet 1914 du journal La Presse, 66 matchs amateurs et semi-professionnels sont rapportés dans le babillard intitulé : Nos jeunes clubs.

Or, l’existence de cette pratique depuis les débuts du baseball à Montréal prouve le manque d’organisation du baseball amateur et, en contre-partie, le dynamisme de ses clubs. Parfois, l’organisation d’une rencontre n’est décidée que quelques jours d’avance. Ainsi, on publie le 28 juin que «le club de baseball de l’A.A.A. St-Louis est à la recherche d’un adversaire pour dimanche le 30 juin»[25]. On est à même de constater que le côté nomade des clubs de baseball amateur à Montréal perdure toujours.

Par conséquent, les efforts déployés par les journalistes sportifs pour faire connaître les matchs et les activités du baseball auront permis au baseball, à travers les journaux, de fidéliser sa clientèle et de consolider sa position comme composante de la culture populaire. La couverture du baseball, qu’il fut amateur, semi-professionnel ou professionnel, aura également permis aux partisans de ne rien manquer de la partie. Manche après manche, on leur donnait l’information sur les résultats des matchs, sur les activités des différents clubs et des différentes ligues d’ici ou ailleurs.

4.2.2 L’objectif promotionnel

Si l’on dit que l’information a fidélisé le baseball auprès de la population, il est honnête de dire que la promotion l’a vendu. Le désir de promouvoir le baseball comme sport-spectacle, de le rendre accessible à toute la population constitue une facette de l’américanité grandissante de la culture urbaine. Cette couverture promotionnelle du baseball est apparue au milieu des années 1890 pour s’intensifier dans les premières décennies du 20e siècle. Entre 1895 et 1915, le baseball se constitue en une véritable industrie du sport-spectacle. Les journaux ont assurément une place cruciale dans ce processus promotionnel. Nous nous devons toutefois de préciser que cette intention de promotion, dans une large part, provient du langage écrit coloré des journalistes. Ceux-ci semblaient jouer également les rôles de promoteur notamment par le ton donné à leurs écrits. Contrairement aux articles strictement informatifs, nous avons décelé dans plusieurs articles un désir de faire plus que de la simple information. Nous tenterons ici de montrer les moyens employés par les journalistes et les raisons motivant ce choix.

L’intention de promouvoir le baseball se vérifie de plusieurs façons dans la couverture qu’en font les journaux. La première et la plus répandue est celle d’annoncer les parties à venir. Il s’agissait de renseignements que les journaux souhaitaient transmettre aux lecteurs, mais rédigés par les journalistes sur un ton incitatif. Les journalistes rivalisaient d’adresse pour susciter l’attention des lecteurs. On s’y prenait de plusieurs manières. L’une d’entre elles était de mettre l’accent sur les partisans du baseball directement, «tout ce que l’on peut dire des parties de dimanche, c’est qu’elles seront de toute beauté et qu’elles devraient attirer tout ce que Montréal compte de sportmen et d’amateurs du jeu national américain»[26]. On faisait ainsi comprendre aux amateurs de baseball qu’ils étaient de ces sportmen qui ne pouvaient pas manquer cet événement. De la même façon, on faisait appel aux parieurs : «les paris sont nombreux et l’équipe de Montréal aura un fort contingent de supporteurs pour parier sur ses chances»[27]

Cependant, on cherche aussi à promouvoir le baseball pour le grand public. Le premier souci des promoteurs était de rendre le baseball respectable et accessible pour l’ensemble de la population. Comme nous l’avons indiqué dans le chapitre précédent, la tradition du programme double du dimanche permet à tous les ouvriers de pouvoir assister aux matchs. On portait également une attention particulière aux femmes et aux enfants. On accueillait gratuitement les premières et les seconds à des tarifs incitatifs : «on pourra donc voir deux belles parties pour le prix que l’on charge généralement pour une, 25 ¢. On admettra les enfants (garçons) pour 10 ¢ et les dames et demoiselles gratis»[28]. On souhaitait ainsi s’éloigner de l’image négative du baseball et en faire un sport-spectacle familial. Avec l’arrivée du tramway à Montréal, on a réussi à réduire considérablement les distances sur le territoire montréalais. L’accessibilité aux parcs en est donc augmentée. Les promoteurs n’hésitaient donc pas à informer les lecteurs de la façon de se rendre au parc, «Match a lieu au parc Delorimier. Tramway des rues Craig et Centre conduit à la porte du parc»[29].

Par ailleurs, il est intéressant de voir les formules employées par les journalistes pour susciter l’intérêt des lecteurs. Dans la majorité des cas, on utilisera des qualificatifs et des superlatifs, «nous ne croyons pas qu’on ait jamais offert au public un programme aussi attrayant dans ce genre de sport»[30]. On retrouve toutefois dans quelques articles des élans littéraires qui font sourire :

Qui va l’emporter dans ce grand conflit ? Nous aimons mieux ne faire aucun pronostic et attendre, comme les nombreux partisans de la Ligue de la Cité, l’issue troublante du double-header.[31]

Ainsi, le journaliste cherchait à susciter la fibre dramatique des lecteurs ; ils devaient se rendre à ce match pour en connaître l’issue ! L’enjeu de ces parties semblait plus grand que nature. Le style de journalisme engagé exercé à cette époque a servi la cause du baseball en créant un engouement au moment de la lecture. Il ne s’agissait plus seulement de donner les résultats ou d’inciter les gens à aller aux matchs. Il semble que les journalistes souhaitaient également faire vibrer les gens lors de leur lecture, leur faire partager l’émotion vécue. Cela pouvait être l’angoisse comme dans l’exemple précédent ou même la dérision :

C’est épatant ! Nous ne pouvons en revenir. Les Montréals ont gagné deux parties de suite contre les Providences et en dehors de chez eux, s’il vous plaît, ah, ce n’est pas possible : cependant, le télégramme nous assure que c’est vrai.[32]

Compte tenu de la saison désastreuse de l’équipe montréalaise en 1901, il ne fait aucun doute que le journaliste désire partager son ironie avec les lecteurs. On peut être porté à penser que la dérision dans ce cas-ci n’est pas un bon moyen pour attirer les gens vers le baseball. Pris isolément, le raisonnement est bon. Cependant, nous pensons que l’intention du journaliste va plus loin. Au-delà de l’ironie, le journaliste porte aux lecteurs une charge émotive. Il leur fait comprendre que cette dérision est aussi la leur, de la même façon que l’équipe montréalaise leur appartient. On cherche à créer un sentiment d’appartenance envers l’équipe locale de baseball, qu’elle soit professionnelle ou amateure. On utilise alors tous les outils mis à sa disposition.  C’est notamment en insistant sur l’émotivité du public, sur sa propension à réagir avec passion que les journalistes promouvaient le baseball à Montréal.

De cette manière, les journalistes ont aussi inspiré les plus grandes rivalités. Celle de Montréal-Toronto en est l’exemple le plus éloquent. Cette rivalité était présente durant toute la deuxième partie du 19e siècle, et à bien des égards, notamment au niveau sportif. Le transfert des pouvoirs sur le sport amateur de Montréal à Toronto en 1909 n’aura fait qu’attiser cette vieille rivalité. L’histoire du baseball au Canada a été pendant longtemps associée à Hamilton, Guelph, London et Toronto où ce sport s’est développé rapidement et ce, dès les années 1860[33]. En 1898, Montréal et Toronto font partie des équipes de la Ligue de l’Est. Dès ce moment, une rivalité s’installe entre les deux villes. Les joueurs d’origine américaine étaient donc plongés dans une atmosphère hostile à chaque fois qu’ils jouaient chez l’adversaire. Les journalistes ont contribué à cet état d’esprit auprès des partisans : «les spectateurs ne manqueront pas d’être nombreux afin d’encourager nos hommes à vaincre les envieux et les jaloux de la ville-reine»[34]. Ils mettent l’accent sur cette rivalité afin de créer chez le lecteur ce sentiment de compétition qui l’incitera à se rendre au terrain pour encourager son équipe et démoraliser l’autre. De toutes les équipes de la Ligue de l’Est, Toronto est celle qui attire le plus de gens aux joutes de baseball à Montréal.

Par ailleurs, on retrouve également de la publicité directe sur le baseball. Le commerce R. Sharpley et Fils utilise l’espace des journaux pour annoncer les pièces d’équipement du baseball qu’il vend, «battes, gants, masques, etc.»[35]. On utilisait également cet espace pour promouvoir les programmes-doubles à venir. Ces réclames publicitaires sur le baseball en font un produit de consommation : «BASEBALL !!! DEUX GRANDS ÉVÉNEMENTS»[36]. Les journaux annonçaient le baseball de la même façon qu’une pièce de théâtre ou que pour un récital de musique. Il s’agissait tous de produits accessibles au grand public, des produits de la culture populaire.

Le journaliste Jos Marier fait paraître en 1912 dans le journal Le Devoir une série d’articles éducatifs sur le baseball. Étroitement lié à la ligue de la Cité, il présentait, dans chacun de ceux-ci, une position en défensive différente et l’explique brièvement aux lecteurs :

LES DEUXIÈMES BUTS

En dehors du shortstop, il n’existe guère de position plus difficile à remplir que celle de deuxième but, surtout si ce dernier fait face à une équipe de frappeurs gauchers. (…) Quoi qu’il en soit, les joueurs de deuxième but que nous venons de citer, ne manqueront pas de soutenir leur réputation, au courant de la saison.[37]

L’auteur s’efforçait donc à identifier les joueurs de la ligue à leur position respective. Nous croyons qu’au-delà de l’intention informative de l’auteur, il y a un désir de promouvoir la Ligue de la Cité et ses joueurs : «Sa position (shortstop) sera remplie par Savaria, un petit joueur agile et qui fera avec Ray Cutter, John Flynn et Weatherbee, une formidable combinaison»[38], «Incidemment, Natole est un des meilleurs frappeurs de la ligue et il ne s’endort pas sur les buts»[39], «Léon Gauthier, des Villerai a retenu les services d’Edmond Faucher, l’un des fameux frères et meilleur joueur de la famille, des Mascottes de l’an dernier»[40], «Nos clubs de la Ligue de la Cité possèdent un grand nombre d’excellents joueurs de champ et plusieurs d’entre eux ont été l’objet d’ovations, la saison dernière par leurs exploits sensationnels»[41].

Par conséquent, on assiste de plus en plus, à partir des années 1900, à la parution d’articles de fond sur le baseball. Le 1er mai 1909, le journal La Presse publie une pleine page sur le jeu du baseball. On y voit un dessin de huit joueurs de baseball en action. Plus loin, on y dresse un bref historique de ce sport où l’on n’hésite pas à rappeler que «le baseball n’est d’autre que la balle à base jouée en Champagne vers le 16e siècle»[42]. Malgré cette erreur, on sentait le besoin d’éduquer les lecteurs sur ce sport dont la popularité grandissait sans cesse.  

Nous indiquions, plus tôt, le rôle à demi-voilé de promoteur des journalistes. Il n’était pas rare de voir ce rôle ressurgir. Particulièrement dans ces temps où le baseball était populaire, mais où les ligues avaient de la difficulté à s’organiser et à perdurer :

Il faut prouver à notre ligue semi-professionnelle [Ligue de la Cité] qu’elle nous tient à coeur. Autrement, sans une preuve tangible d’encouragement et de support moral, le succès de la présente saison menace d’être grandement compromis.[43]

Le journaliste agit ainsi à titre de promoteur et de porte-parole de la ligue. Il est rare de voir cité le nom d’un porte-parole officiel. En fait, il est difficile de départager le journaliste du promoteur et des officiels. Cette caractéristique contribue à rendre confuse la notion stricte d’information et celle de promotion. Le journaliste semble porter tous les chapeaux.

4.3 Évolution de la terminologie associée au baseball

La couverture du baseball à Montréal par les journaux francophones, dans le dernier tiers du 19e siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, nous montre une terminologie rigoureusement anglaise. Il faut noter cependant que le sport en général s’est construit à Montréal en langue anglaise. Il faut attendre à la fin du 19e siècle pour voir un réel engouement des Canadiens français pour le sport. En s’appropriant le sport, ils ont également hérité de sa terminologie. Cet usage d’un vocabulaire anglais ne fut pas une réaction à quoi que ce soit. Ce fut, en somme, la continuité du langage sportif tel que parlé et écrit depuis le début du sport au Canada.

Le terme baseball lui-même est profondément anglais référant à la balle utilisée pour ce sport et aux buts (bases) autour desquels les joueurs doivent courir pour marquer un point. Toutefois, nous remarquons que ce terme s’écrit de plus d’une façon dans les journaux de l’époque. Dans une réclame publicitaire de 1880, le journal La Patrie titre «BASE BALL !»[44] alors que Le Courrier de Sainte-Hyacinthe emploie en 1896, la formulation «base-ball»[45] et que La Minerve informe ses lecteurs, en 1884, sur le «club de baseball»[46]. Nous notons, dans cette même dépêche, que le journaliste utilise les deux variantes du terme : baseball en en-tête, puis base ball dans le corps du texte.

Il ne semble pas y avoir de consensus clair sur la forme à employer du mot baseball.  On le formule sans véritable discernement, d’autant plus que les différentes variantes sont présentes dans les mêmes journaux. Il nous est difficile d’y déceler une terminologie évolutive, car l’usage varie durant toute la période étudiée. Disons plutôt que l’usage de la formulation baseball se généralise dans les années 1910 sans toutefois être exclusive. Le Dictionnaire historique de la langue française nous indique que le terme baseball est d’usage courant, mais que la terminologie française est base-ball, un emprunt à l’anglo-américain[47]. L’origine française du mot base-ball remonte à 1889 et signifie «balle à base»[48].

Outre le terme baseball lui-même, ce sport renfermait une quantité significative de termes anglais. En fait, toute sa terminologie était dans la langue de Shakespeare. Les positions défensives du baseball étaient toujours détaillées en anglais dans les sommaires des parties : pitcher (p), catcher (c), first base (1b), second base (2b), third base (3b), left fielder (lf), center fielder (cf), right fielder (rf)[49]. Cette utilisation de la terminologie anglaise se retrouve aussi dans certains reportages des journalistes : «le fameux pitcher gaucher Raoul Campeau (…)»[50].  Ceux-ci rapportaient les faits saillants des parties en employant notamment les termes innings, home run, wild throw pour désigner respectivement une manche, un circuit et un mauvais lancer[51].

L’utilisation de la terminologie anglaise n’était pas appliquée uniquement au vocabulaire du baseball. Les quotidiens francophones de Montréal employaient souvent des mots ballcranks et sportmen pour parler des amateurs, des partisans de baseball, «(…) les luttes entre les deux clubs sont toujours intéressantes, ne devraient pas manquer de forcer les ballcranks à se rendre en grand nombre à ces dernières parties»[52]. De même qu’ils employaient fréquemment National League pour désigner la Ligue nationale de baseball majeur aux États-Unis.

 Sans que l’emploi d’une terminologie anglaise ait été un choix conscient, nous croyons tout de même que son utilisation dans les journaux de l’époque a contribué à l’essor de l’américanité de la culture populaire à Montréal. Ce vocabulaire associé à la désacralisation du dimanche et à la mainmise de plus en plus importante de la classe moyenne sur la culture populaire a forcé les autorités catholiques à réagir. S’installe alors un profond mépris du clergé catholique pour l’usage de la langue anglaise dans le sport. 

4.4 Francisation de la terminologie du baseball

La fondation de la Société du Parler français au Canada, en 1902, patronné par l’Université Laval donnait à l’époque le coup d’envoi à une lutte contre les anglicismes considérés par le clergé comme «le pire ennemi de la nationalité canadienne-française et de la foi catholique»[53]. L’abbé Étienne Blanchard, membre de cette société, s’insurgeait principalement contre les anglicismes présents dans le sport :

Y aurait-il moins d’entrain sur un champ de balle que sur un «base-ball field» ?    Les mots : arbitre, bloqueur, lanceur, attrapeur, ne valent-ils pas les mots : «umpire», «short-stop», «pitcher» et «catcher» ?  Ne serait-il pas mieux de dire : 1er, 2e, 3e but, plutôt que : first, second and third base ? Les expressions first, second and third fielder ne seraient-elles pas avantageusement remplacés par premier, 2e et 3e voltigeur ? Les joueurs seraient-ils plus essoufflés s’ils jouaient neuf «preuves» au lieu de jouer neuf «innings» ?[54]      

Cette missive est parue dans le journal La Patrie en 1912. Entre 1910 et 1915, on peut observer dans l’espace consacré au baseball une francisation notable. Il nous est cependant difficile d’établir un lien de cause à effet entre la francisation de la terminologie du baseball et la Société du Parler français. Nous croyons son impact plutôt relative. La francisation de la terminologie du baseball dans les journaux relève, selon nous, d’un besoin exprimé par la population. De ces temps où les quotidiens cherchaient à s’accaparer du plus grand auditoire possible, la francisation du baseball ne leur aura procuré que plus de lecteurs.

Par contre, cette francisation eut toutefois un portée limitée. On remarque aisément les changements dans le vocabulaire du baseball. Par exemple, on joue neuf reprises (innings), le frappeur cogne un coup de circuit (home run), le coureur vole un but (stolen base) et est laissé sur les buts (left on bases), le lanceur (pitcher) effectue un retrait sur des prises (strikeout), la défensive exécute un jeu double (double play). Malgré une francisation relative de la terminologie du baseball dans les années 1910, on trouve régulièrement des anglicismes, «le lanceur de Toronto n’accorde aux visiteurs que 3 hits»[55], «Tous les travaux d’installation du diamond sont terminés (…)»[56], «nous parlerons demain de la composition des outfields des quatre autres clubs»[57]. Bien que la francisation établit une nouvelle terminologie du baseball, les efforts pour franciser le terme baseball demeurent vains. On remarque que le journal Le Devoir utilisait de temps à autre, en 1915, le terme balle-au-champ, «dimanche dernier, le Magnétique d’Hochelaga est allé rencontrer le club de balle-au-champ du Collège Longueuil»[58]. Cette désignation française du baseball ne durera pas.

D’une certaine manière, la mise sur pied de la Société du Parler français et la francisation du baseball dans les journaux auront contribué à faciliter l’américanité de la culture populaire. Ironiquement, la Société du Parler français voulant défendre la langue française comme dernier bastion du caractère distinct des Canadiens français et de la foi catholique, a aussi apprivoisé l’américanité naissante de la culture populaire. Plutôt que l’éloigner du peuple, elle l’a rendu accessible à tous. On a francisé la terminologie de la plupart des sports, mais sans toutefois, franciser le sport lui-même. Les Canadiens français s’approprient le vocabulaire du baseball tout en conservant son appellation américaine. Cette appelation qui rappelle, à cette époque, la proximité grandissante des rapports socioculturels et économiques entre les deux peuples.

Dans l’effervescence d’une américanité naissante à Montréal, les journaux contribuent à faire du baseball un sport populaire et accessible. Que ce soit par l’information, la promotion ou même la francisation, les quotidiens confirment à l’époque le statut du baseball comme sport majeur à Montréal. Ils confirment également, à travers lui, l’émergence d’une américanité au sein de la culture populaire à Montréal.  


[1] Jean de Bonville, La presse québécoise de 1884 à 1914 : genèse d’un média de masse, Les Presses de l’université Laval, Québec, 1988, 416 pages.

 

[2] Jean de Bonville, La presse québécoise de 1884 à 1914, p. 234.

[3] Jean de Bonville, op. cit., tableau 5.8, p. 232.

[4] Jean de Bonville, op. cit., p. 286.

[5] Jean de Bonville, op. cit., p. 295.

[6] Jean de Bonville, La presse québécoise de 1884 à 1914, p. 313.

[7] Alan Metcalfe, Canada Learns to Play, Oxford University Press, Toronto, 1987, p. 93.

[8] La Patrie, 12 juin 1897.

[9] Op. cit., 24 octobre 1899.

[10] La Patrie, 2 juillet 1898.

[11] Le Devoir, 13 août 1910.

[12] Op. cit., 30 mai 1911.

[13] Il fera partie des huit joueurs de l’équipe des White Sox de Chicago a être expulsé à vie par les dirigeants du baseball majeur. Ils avaient accepté de l’argent pour perdre la Série Mondiale en 1919.

[14] La Patrie, 3 janvier 1900. Il s’agit ici que d’un exemple. Nous avons trouvé dans les journaux francophones un réel intérêt dans les activités du club professionnel montréalais.

[15] La Patrie, 16 février 1900.

[16] Op. cit., 18 novembre 1899.

[17] Le journal La Patrie présente en 1899 le club de Montréal comme étant l’équipe des

Montréalais bien qu’il n’y ait aucun Canadien français au sein de l’équipe.

[18] Op. cit., 14 février 1900.

[19] Le Devoir, 14 septembre 1914.

[20] La Presse, 8 mai 1900.

[21] Op. cit., 29 mars 1887.

[22] Le Devoir, 11 avril 1912.

[23] La Presse, 26 juillet 1902.

[24] La Presse, 1er juin 1898.

[25] Le Devoir, 28 juin 1912.

[26] Le Devoir, 24 juin 1914.

[27] Op. cit., 22 août 1914.

[28] La Patrie, 5 juin 1897.

[29] Op. cit., 27 juillet 1899.

[30] Op. cit., 5 juin 1897.

[31] Le Devoir, 22 août 1914.

[32] La Patrie, 8 juin 1901.

[33] Pour plus de détails sur l’histoire du baseball en Ontario, voir William Humber, Diamond

of the North, a Concise History of Baseball in Canada, Oxford University Press, Toronto, 1995, pp. 24-40,  Don Morrow , «Baseball», A Concise History of Sport in Canada, Oxford University Press, Toronto, 1989, pp.109-139.  et Alan Metcalfe, Canada Learns  to Play : The Emergence of Organized Sport, 1807-1914, Oxford University Press, Don Mills, 1987, 243 pages.

 

[34] La Patrie, 28 juillet 1899.

[35] Op. cit., 15 mai 1880.

[36] Op. cit., 23 juillet 1898.

[37] Le Devoir, 4 avril 1912.

[38] Le Devoir, 6 avril 1912.

[39] Op. cit., 4 avril 1912.

[40] Op. cit., 9 avril 1912.

[41] Le Devoir, 11 avril 1912.

[42] La Presse, 1er mai 1909.

43 Le Devoir, 8 juillet 1914.

 

[44] La Patrie, 15 mai 1880.

[45] Le Courrier de Saint-Hyacinthe, 10 mars 1896.

[46] La Minerve, 1er mai 1884.

[47] Alain Rey, dir., Dictionnaire hsitorique de la langue française, tome I, dictionnaires  Le

Robert, Paris, 1998, p. 342.

[48] Albert Dauzat, Jean Dubois, Henri Mitterand, Dictionnaire étymologique et historique du

français, Larousse, Paris, 1993, p.69.

[49] Cette façon de codifier les sommaires des matchs est présente dans tous les journaux

francophones de Montréal à cette époque.

[50] La Patrie, 23 mars 1900.

[51] La Patrie, 23 juillet 1898.

[52] Op. cit., 6 septembre 1899.

[53] Donald Guay, La conquête du sport : le sport et la société québécoise au XIXe siècle,

    Lanctôt Éditeur, Outremont, 1997, p. 180.

[54] Donald Guay, op. cit., p. 182.

[55] Le Devoir, 8 juillet 1914.

[56] Op. cit., 13 avril 1915.

[57] Op. cit., 11 avril 1912.

[58] Le Devoir, 18 mai 1915.