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4. Couverture journalistique du
baseball à Montréal (1876-1914)
Le développement de la presse
écrite à la fin du 19e siècle aura contribué à faire du baseball un
sport majeur à Montréal. Plus encore, il aura permis à ce sport
d’être partie intégrante de la culture populaire. Ce chapitre a pour
objectif d’analyser la couverture du baseball à Montréal à travers
les journaux entre 1876 et 1915. Nous dresserons, dans un premier
temps, le contexte général de l’évolution des journaux francophones
à Montréal à la fin du 19e siècle. En second lieu, nous dégagerons
les deux fonctions principales des journaux dans le traitement du
baseball à cette époque : une fonction de stricte information et un
objectif promotionnel. La troisième partie nous permettra d’analyser
plus en profondeur les écrits journalistiques sur le baseball. Nous
y analyserons la terminologie du baseball et sa francisation au
début du 20e siècle.
4.1 Contexte général de l’évolution des journaux
francophones de Montréal
Pour décrire ce contexte général,
nous nous sommes fortement inspirés des travaux de Jean de Bonville
sur l’histoire de la presse au Québec. Nous avons utilisé plus
particulièrement son importante étude
La presse québécoise de 1884 à
1914, genèse d’un média de masse.
À la fin du 19e siècle, les
journaux d’information de masse prennent une place de plus en plus
importante dans la culture populaire à Montréal. Signe d’une
américanité naissante, le journal d’opinion se mue en un journal
d’information où «les normes de la pratique s’établissent rapidement,
sous l’influence des quotidiens américains».
On assiste alors à une diversification de l’information. Pendant que
les rubriques d’opinion et les éditoriaux passent, en 1885, de 14 %
de la surface accordée à l’information au journal La Presse à
3,4 % en 1914, le sport et les loisirs augmentent de 5,1 %, en 1885,
à 15,4 % en 1914.
Cette hausse de plus de 10 % est la plus forte parmi les différentes
rubriques entre 1885 et 1914. Ces changements d’orientation
toucheront tous les quotidiens francophones montréalais au tournant
du 20e siècle.
Par ailleurs, le public
visé change également. D’un journal élitiste, La Presse
évolue vers une forme populaire. On ne cherchait plus seulement à
intéresser le chef de famille : «le nouveau journalisme préconise,
dans les années 1890, un journal s’adressant à toute la famille. De
nouvelles rubriques visent des clientèles jusque-là laissées pour
compte».
Parmi celles-ci, on retrouvait les pages féminines traitant de
divertissements et les bandes dessinées destinées aux enfants. Dès
cette époque, la plupart des journaux consacrait un espace quotidien
aux sports et loisirs. Cette volonté de créer un journal populaire a
certes contribué à l’épanouissement de la culture populaire.
D’autant plus que la généralisation du quotidien à un sou, à la fin
du 19e siècle, «rend la lecture du journal accessible même au
travailleur non spécialisé».
La hausse des tirages des
différents quotidiens de Montréal en fait un instrument de pouvoir
atteignant une grande partie de la population. Le passage à un
journal d’information aura contribué à l’affaiblissement de la
presse ultramontaine à la fin du 19e siècle et donc, à la diminution
de l’influence cléricale sur les salles de rédaction. Cette
libéralisation de l’information permettait alors aux quotidiens de
concentrer leurs efforts sur la diffusion de rubriques populaires
indépendantes, affranchies de toutes influences. La popularité des
journaux et l’étendue de leur public ont contribué à l’avènement de
la publicité : «l’annonce publicitaire devient un bon moyen de
présenter [des] produits au public».
Vitrine commerciale intéressante, les quotidiens montréalais ont vu
la publicité prendre un espace important. Se développe ainsi un
partenariat économique entre les journaux et les compagnies qui
achètent de la publicité. Les annonceurs voyaient dans les journaux
une façon habile de rejoindre les consommateurs. La publicité
constituait, en 1914, la principale source de revenus des grands
quotidiens montréalais.
4.2 Fonctions des journaux francophones dans la diffusion du
baseball à Montréal
Les journaux constituent la
source première de la rapide diffusion du baseball à Montréal à
partir des années 1890, bien qu’on en parle dès le milieu des années
1870. Le Courrier de Saint-Hyacinthe traite régulièrement de
baseball dès 1876. Rappelons que Saint-Hyacinthe était le centre du
baseball au Québec à cette époque. Ce centre qui se déplacera à
Montréal dans les années 1890 avec l’urbanisation rapide de la ville
et, aussi, avec le traitement régulier du baseball dans les journaux.
La naissance des sections sportives à la fin de la décennie démontre
l’intérêt grandissant de la population envers les sports en général.
C’est principalement grâce à la visibilité offerte par les journaux
que le baseball sera considéré comme sport le plus pratiqué au
Canada en 1915.
Nous trouvons, dans les journaux
utilisés pour le cadre de cette analyse, deux fonctions qui auront
permis au baseball sa rapide progression à la fin du 19e siècle. Il
s’agit des fonctions de stricte information et celle de promotion.
Nous devons toutefois indiquer que la marge est faible entre ces
deux fonctions. Elle est faible dans la mesure où la promotion est
souvent de l’information. Lorsqu’on annonce «la double attraction de
demain au parc Lépine »,
on veut informer les gens du programme-double qui s’y tient, mais
également susciter la curiosité et inciter les lecteurs à y aller
pour ne pas manquer l’événement. Nous avons donc décidé de séparer
ces deux fonctions de façon arbitraire. D’un côté, les articles
dépouillés visant d’abord à informer la population sur le baseball
et sur ce qui l’entoure ; de l’autre, ceux visant principalement la
promotion et où l’information y est implicite.
4.2.1 Fonction strictement informative
La couverture informative du
baseball par les journaux montréalais s’est effectuée de plusieurs
façons. La majorité des articles sur le baseball, entre 1876 et
1915, traitent des résultats obtenus lors des parties, un exemple :
«Les Bordeaux ont terminé la saison de baseball hier en battant les
Côte des Neiges dans une lutte excitante et intéressante par le
score de 6 à 5».
Ce type d’article est fréquent dans la presse montréalaise à cette
époque. Il est à noter que les résultats des matchs de baseball
professionnel prennent de plus en plus de place dans les journaux à
la fin des années 1890. Un espace croissant est consacré à l’équipe
de Montréal qui joue au sein de la ligue de l’Est. On y suit ses
activités pas à pas. Les journaux se font un devoir de suivre cette
équipe (qui deviendra les Royals de Montréal) tout au long de
la saison. On renseigne les lecteurs sur les résultats des matchs,
«Montréal partage un programme double avec Wilkes-Barrie»,
on y dresse en quelques paragraphes un sommaire détaillé où l’on
retrouve l’alignement des deux équipes en présence ainsi que les
faits saillants de la partie. On y ajoute aussi régulièrement le
classement des équipes de la ligue de l’Est. La majorité des matchs
des Royals de Montréal fut traitée de cette façon. Dans des
intervalles mensuels, on présentait, dès les années 1900, la liste
des meilleurs frappeurs de la ligue
ainsi que celle des
meilleures formations à l’attaque (moyenne au bâton) et en défensive
(points accordés par match).
Ces informations régulières
permettent au baseball professionnel à Montréal de fidéliser sa
clientèle et d’attirer d’autres curieux. On affichait également les
résultats des parties ainsi que le classement des équipes oeuvrant
dans le Ligue nationale et la Ligue américaine. L’engouement du
baseball à Montréal n’est pas uniquement dirigé vers les activités
locales. Les partisans suivent avec intérêt les matchs des ligues
majeures. Ils suivent les exploits de Napoléon Lajoie, Franco-Américain
au coup de bâton redoutable, ainsi que les anciennes gloires des
Royals qui évoluent désormais aux États-Unis. On pense au joueur
de premier but Chick Gandil qui a joué à Montréal en 1910 avant de
s’aligner avec les Senators de Washington la saison suivante.
En plus des matchs, les lecteurs
pouvaient également prendre connaissance des activités entourant les
Royals de Montréal. Les quotidiens francophones n’hésitaient
pas à annoncer que le gérant des Royals, «Dooley (était) en
quête de pitchers ».
De même qu’on s’intéressait de près à l’avenir précaire de l’équipe,
«toujours d’après la même dépêche, Powers [président de la Ligue de
l’Est] serait d’avis si Baltimore et Washington entrent dans la
ligue, de laisser Montréal de côté ».
Les journaux informaient aussi le lecteur sur les activités de la
Ligue de l’Est en présentant le calendrier des parties pour la
saison et les activités des autres clubs. Aussi : «le club de
Rochester a embauché cinq nouveaux joueurs pour la saison prochaine».
Cet article paru au mois de novembre 1899 montre bien l’importance
du baseball dans la culture populaire : on parle désormais de
baseball douze mois par année. La couverture du baseball pendant la
saison morte demeure minime. Cependant, les journaux continuent
d’informer, de temps à autre, les partisans sur les activités
entourant le baseball à Montréal.
Par ailleurs, la couverture du
baseball amateur ou semi-professionnel n’est pas en reste. L’espace
qui lui est consacré dans les journaux de l’époque est respectable.
Si ces formes de baseball ne reçoivent pas une couverture aussi
assidue que celle du baseball professionnel, c’est simplement dû au
fait qu’ils jouent essentiellement une fois par semaine, soit le
dimanche. La couverture du baseball y est également quelque peu
différente. Le baseball professionnel ne compte qu’un club à
Montréal. La couverture des journaux en fait donc le club auquel les
Montréalais devaient s’identifier.
On offrait donc aux lecteurs la possibilité de suivre les activités
de leur équipe. Pour le baseball local amateur, semi-professionnel
et professionnel, les intentions furent différentes. À travers les
parties et les ligues, les journaux ont créé une sorte de solidarité
locale. Plusieurs quartiers avaient des équipes pour les représenter :
Saint-Henri et Sainte-Cunégonde sont représentées en 1900 par le
club amateur Ville-Marie,
les districts de Hochelaga, Balmoral et St-Louis ont des équipes
semi-professionnelles dans la Ligue de la Cité en 1914.
Les journaux créent ainsi un engouement pour le baseball au niveau
local. Au-delà des Royals de Montréal, les partisans ont donc
des équipes représentant leur quartier qui ont l’avantage d’avoir
des joueurs locaux. Les journaux affichaient les activités du
baseball amateur et semi-professionnel sous forme de babillard :
chacun y venait chercher les informations sur son équipe.
Bien que les journaux
s’adressaient généralement à la population, il n’était pas rare que
les dirigeants des différents clubs utilisent ces babillards pour
rejoindre et informer ses membres, ses partisans et ses adversaires
éventuels. Un club employait régulièrement l’espace des journaux
pour convoquer ses membres, « le club St-Joseph aura une assemblée
ce soir au Parc Twin City. Tous les membres sont invités ».
De la même façon, L. E. Paquet, secrétaire de la correspondance
invita les membres du club de baseball le Dollard à une
assemblée extraordinaire, « (…) pour affaires importantes».
Les dirigeants de la Ligue de la Cité utilisent le même procédé pour
rappeler une importante réunion où «tous les officiers sont priés
d’être présents».
Par ailleurs, ces babillards ont
également eu une importance dans le dynamisme du baseball amateur.
Durant l’été, on pouvait y lire fréquemment les défis lancés par un
club à un autre, «le club Dupuis-Frères lance un défi aux United
Factories pour une partie de baseball qui sera jouée au parc
Lafontaine».
Ces défis étaient rédigés par le club et envoyés au journal pour
publication. On pouvait lire dans l’édition du 1er juin 1898 du
journal La Presse une dizaine de dépêches annonçant ces défis
entre clubs. On y remarque un défi entre les clubs Varsity et
Montréal Indépendant présenté le dimanche suivant (5 juin) à l’île
Sainte-Hélène. Les gens désireux d’obtenir des informations
pouvaient les trouver « chez Armand Gagné, no 1784, rue
Sainte-Catherine».
Cette tendance à indiquer l’adresse de l’organisateur s’estompera
avec l’arrivée du téléphone. Les babillards restent, au-delà de la
Première Guerre mondiale, un élément central de la couverture du
baseball par les journaux francophones de masse à Montréal. Pour la
seule édition du samedi 18 juillet 1914 du journal La Presse,
66 matchs amateurs et semi-professionnels sont rapportés dans le
babillard intitulé : Nos jeunes clubs.
Or, l’existence de cette pratique
depuis les débuts du baseball à Montréal prouve le manque
d’organisation du baseball amateur et, en contre-partie, le
dynamisme de ses clubs. Parfois, l’organisation d’une rencontre
n’est décidée que quelques jours d’avance. Ainsi, on publie le 28
juin que «le club de baseball de l’A.A.A. St-Louis est à la
recherche d’un adversaire pour dimanche le 30 juin».
On est à même de constater que le côté nomade des clubs de baseball
amateur à Montréal perdure toujours.
Par conséquent, les efforts
déployés par les journalistes sportifs pour faire connaître les
matchs et les activités du baseball auront permis au baseball, à
travers les journaux, de fidéliser sa clientèle et de consolider sa
position comme composante de la culture populaire. La couverture du
baseball, qu’il fut amateur, semi-professionnel ou professionnel,
aura également permis aux partisans de ne rien manquer de la partie.
Manche après manche, on leur donnait l’information sur les résultats
des matchs, sur les activités des différents clubs et des
différentes ligues d’ici ou ailleurs.
4.2.2 L’objectif promotionnel
Si l’on dit que l’information a
fidélisé le baseball auprès de la population, il est honnête de dire
que la promotion l’a vendu. Le désir de promouvoir le baseball comme
sport-spectacle, de le rendre accessible à toute la population
constitue une facette de l’américanité grandissante de la culture
urbaine. Cette couverture promotionnelle du baseball est apparue au
milieu des années 1890 pour s’intensifier dans les premières
décennies du 20e siècle. Entre 1895 et 1915, le baseball se
constitue en une véritable industrie du sport-spectacle. Les
journaux ont assurément une place cruciale dans ce processus
promotionnel. Nous nous devons toutefois de préciser que cette
intention de promotion, dans une large part, provient du langage
écrit coloré des journalistes. Ceux-ci semblaient jouer également
les rôles de promoteur notamment par le ton donné à leurs écrits.
Contrairement aux articles strictement informatifs, nous avons
décelé dans plusieurs articles un désir de faire plus que de la
simple information. Nous tenterons ici de montrer les moyens
employés par les journalistes et les raisons motivant ce choix.
L’intention de promouvoir le
baseball se vérifie de plusieurs façons dans la couverture qu’en
font les journaux. La première et la plus répandue est celle
d’annoncer les parties à venir. Il s’agissait de renseignements que
les journaux souhaitaient transmettre aux lecteurs, mais rédigés par
les journalistes sur un ton incitatif. Les journalistes rivalisaient
d’adresse pour susciter l’attention des lecteurs. On s’y prenait de
plusieurs manières. L’une d’entre elles était de mettre l’accent sur
les partisans du baseball directement, «tout ce que l’on peut dire
des parties de dimanche, c’est qu’elles seront de toute beauté et
qu’elles devraient attirer tout ce que Montréal compte de
sportmen et d’amateurs du jeu national américain».
On faisait ainsi comprendre aux amateurs de baseball qu’ils étaient
de ces sportmen qui ne pouvaient pas manquer cet événement.
De la même façon, on faisait appel aux parieurs : «les paris sont
nombreux et l’équipe de Montréal aura un fort contingent de
supporteurs pour parier sur ses chances».
Cependant, on cherche aussi à
promouvoir le baseball pour le grand public. Le premier souci des
promoteurs était de rendre le baseball respectable et accessible
pour l’ensemble de la population. Comme nous l’avons indiqué dans le
chapitre précédent, la tradition du programme double du dimanche
permet à tous les ouvriers de pouvoir assister aux matchs. On
portait également une attention particulière aux femmes et aux
enfants. On accueillait gratuitement les premières et les seconds à
des tarifs incitatifs : «on pourra donc voir deux belles parties
pour le prix que l’on charge généralement pour une, 25 ¢. On
admettra les enfants (garçons) pour 10 ¢ et les dames et demoiselles
gratis».
On souhaitait ainsi s’éloigner de l’image négative du baseball et en
faire un sport-spectacle familial. Avec l’arrivée du tramway à
Montréal, on a réussi à réduire considérablement les distances sur
le territoire montréalais. L’accessibilité aux parcs en est donc
augmentée. Les promoteurs n’hésitaient donc pas à informer les
lecteurs de la façon de se rendre au parc, «Match a lieu au parc
Delorimier. Tramway des rues Craig et Centre conduit à la porte du
parc».
Par ailleurs, il est intéressant
de voir les formules employées par les journalistes pour susciter
l’intérêt des lecteurs. Dans la majorité des cas, on utilisera des
qualificatifs et des superlatifs, «nous ne croyons pas qu’on ait
jamais offert au public un programme aussi attrayant dans ce genre
de sport».
On retrouve toutefois dans quelques articles des élans littéraires
qui font sourire :
Qui va l’emporter dans ce grand
conflit ? Nous aimons mieux ne faire aucun pronostic et attendre,
comme les nombreux partisans de la Ligue de la Cité, l’issue
troublante du double-header.
Ainsi, le journaliste cherchait à
susciter la fibre dramatique des lecteurs ; ils devaient se rendre à
ce match pour en connaître l’issue ! L’enjeu de ces parties semblait
plus grand que nature. Le style de journalisme engagé exercé à cette
époque a servi la cause du baseball en créant un engouement au
moment de la lecture. Il ne s’agissait plus seulement de donner les
résultats ou d’inciter les gens à aller aux matchs. Il semble que
les journalistes souhaitaient également faire vibrer les gens lors
de leur lecture, leur faire partager l’émotion vécue. Cela pouvait
être l’angoisse comme dans l’exemple précédent ou même la dérision :
C’est épatant ! Nous ne pouvons
en revenir. Les Montréals ont gagné deux parties de suite contre les
Providences et en dehors de chez eux, s’il vous plaît, ah, ce n’est
pas possible : cependant, le télégramme nous assure que c’est vrai.
Compte tenu de la saison
désastreuse de l’équipe montréalaise en 1901, il ne fait aucun doute
que le journaliste désire partager son ironie avec les lecteurs. On
peut être porté à penser que la dérision dans ce cas-ci n’est pas un
bon moyen pour attirer les gens vers le baseball. Pris isolément, le
raisonnement est bon. Cependant, nous pensons que l’intention du
journaliste va plus loin. Au-delà de l’ironie, le journaliste porte
aux lecteurs une charge émotive. Il leur fait comprendre que cette
dérision est aussi la leur, de la même façon que l’équipe
montréalaise leur appartient. On cherche à créer un sentiment
d’appartenance envers l’équipe locale de baseball, qu’elle soit
professionnelle ou amateure. On utilise alors tous les outils mis à
sa disposition. C’est notamment en insistant sur l’émotivité du
public, sur sa propension à réagir avec passion que les journalistes
promouvaient le baseball à Montréal.
De cette manière, les
journalistes ont aussi inspiré les plus grandes rivalités. Celle de
Montréal-Toronto en est l’exemple le plus éloquent. Cette rivalité
était présente durant toute la deuxième partie du 19e siècle, et à
bien des égards, notamment au niveau sportif. Le transfert des
pouvoirs sur le sport amateur de Montréal à Toronto en 1909 n’aura
fait qu’attiser cette vieille rivalité. L’histoire du baseball au
Canada a été pendant longtemps associée à Hamilton, Guelph, London
et Toronto où ce sport s’est développé rapidement et ce, dès les
années 1860.
En 1898, Montréal et Toronto font partie des équipes de la Ligue de
l’Est. Dès ce moment, une rivalité s’installe entre les deux villes.
Les joueurs d’origine américaine étaient donc plongés dans une
atmosphère hostile à chaque fois qu’ils jouaient chez l’adversaire.
Les journalistes ont contribué à cet état d’esprit auprès des
partisans : «les spectateurs ne manqueront pas d’être nombreux afin
d’encourager nos hommes à vaincre les envieux et les jaloux de la
ville-reine».
Ils mettent l’accent sur cette rivalité afin de créer chez le
lecteur ce sentiment de compétition qui l’incitera à se rendre au
terrain pour encourager son équipe et démoraliser l’autre. De toutes
les équipes de la Ligue de l’Est, Toronto est celle qui attire le
plus de gens aux joutes de baseball à Montréal.
Par ailleurs, on retrouve
également de la publicité directe sur le baseball. Le commerce R.
Sharpley et Fils utilise l’espace des journaux pour annoncer les
pièces d’équipement du baseball qu’il vend, «battes, gants, masques,
etc.».
On utilisait également cet espace pour promouvoir les
programmes-doubles à venir. Ces réclames publicitaires sur le
baseball en font un produit de consommation : «BASEBALL !!! DEUX
GRANDS ÉVÉNEMENTS».
Les journaux annonçaient le baseball de la même façon qu’une pièce
de théâtre ou que pour un récital de musique. Il s’agissait tous de
produits accessibles au grand public, des produits de la culture
populaire.
Le
journaliste Jos Marier fait paraître en 1912 dans le journal Le
Devoir une série d’articles éducatifs sur le baseball.
Étroitement lié à la ligue de la Cité, il présentait, dans chacun de
ceux-ci, une position en défensive différente et l’explique
brièvement aux lecteurs :
LES DEUXIÈMES
BUTS
En dehors du shortstop, il
n’existe guère de position plus difficile à remplir que celle de
deuxième but, surtout si ce dernier fait face à une équipe de
frappeurs gauchers. (…) Quoi qu’il en soit, les joueurs de deuxième
but que nous venons de citer, ne manqueront pas de soutenir leur
réputation, au courant de la saison.
L’auteur s’efforçait donc à
identifier les joueurs de la ligue à leur position respective. Nous
croyons qu’au-delà de l’intention informative de l’auteur, il y a un
désir de promouvoir la Ligue de la Cité et ses joueurs : «Sa
position (shortstop) sera remplie par Savaria, un petit
joueur agile et qui fera avec Ray Cutter, John Flynn et
Weatherbee, une formidable combinaison»,
«Incidemment, Natole est un des meilleurs frappeurs de la
ligue et il ne s’endort pas sur les buts»,
«Léon Gauthier, des Villerai a retenu les services d’Edmond Faucher,
l’un des fameux frères et meilleur joueur de la famille, des
Mascottes de l’an dernier»,
«Nos clubs de la Ligue de la Cité possèdent un grand nombre
d’excellents joueurs de champ et plusieurs d’entre eux ont été
l’objet d’ovations, la saison dernière par leurs exploits
sensationnels».
Par conséquent, on assiste de
plus en plus, à partir des années 1900, à la parution d’articles de
fond sur le baseball. Le 1er mai 1909, le journal La Presse
publie une pleine page sur le jeu du baseball. On y voit un
dessin de huit joueurs de baseball en action. Plus loin, on y dresse
un bref historique de ce sport où l’on n’hésite pas à rappeler que
«le baseball n’est d’autre que la balle à base jouée en Champagne
vers le 16e siècle».
Malgré cette erreur, on sentait le besoin d’éduquer les lecteurs sur
ce sport dont la popularité grandissait sans cesse.
Nous indiquions, plus tôt, le
rôle à demi-voilé de promoteur des journalistes. Il n’était pas rare
de voir ce rôle ressurgir. Particulièrement dans ces temps où le
baseball était populaire, mais où les ligues avaient de la
difficulté à s’organiser et à perdurer :
Il faut prouver à notre ligue
semi-professionnelle [Ligue de la Cité] qu’elle nous tient à coeur.
Autrement, sans une preuve tangible d’encouragement et de support
moral, le succès de la présente saison menace d’être grandement
compromis.
Le
journaliste agit ainsi à titre de promoteur et de porte-parole de la
ligue. Il est rare de voir cité le nom d’un porte-parole officiel.
En fait, il est difficile de départager le journaliste du promoteur
et des officiels. Cette caractéristique contribue à rendre confuse
la notion stricte d’information et celle de promotion. Le
journaliste semble porter tous les chapeaux.
4.3
Évolution de la terminologie associée au
baseball
La couverture
du baseball à Montréal par les journaux francophones, dans le
dernier tiers du 19e siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale,
nous montre une terminologie rigoureusement anglaise. Il faut noter
cependant que le sport en général s’est construit à Montréal en
langue anglaise. Il faut attendre à la fin du 19e siècle pour voir
un réel engouement des Canadiens français pour le sport. En
s’appropriant le sport, ils ont également hérité de sa terminologie.
Cet usage d’un vocabulaire anglais ne fut pas une réaction à quoi
que ce soit. Ce fut, en somme, la continuité du langage sportif tel
que parlé et écrit depuis le début du sport au Canada.
Le terme baseball lui-même
est profondément anglais référant à la balle utilisée pour ce sport
et aux buts (bases) autour desquels les joueurs doivent
courir pour marquer un point. Toutefois, nous remarquons que ce
terme s’écrit de plus d’une façon dans les journaux de l’époque.
Dans une réclame publicitaire de 1880, le journal La Patrie
titre «BASE BALL !»
alors que Le Courrier de Sainte-Hyacinthe emploie en 1896, la
formulation «base-ball»
et que La Minerve informe ses lecteurs, en 1884, sur le «club
de baseball».
Nous notons, dans cette même dépêche, que le journaliste utilise les
deux variantes du terme : baseball en en-tête, puis base
ball dans le corps du texte.
Il ne semble pas y avoir de
consensus clair sur la forme à employer du mot baseball. On
le formule sans véritable discernement, d’autant plus que les
différentes variantes sont présentes dans les mêmes journaux. Il
nous est difficile d’y déceler une terminologie évolutive, car
l’usage varie durant toute la période étudiée. Disons plutôt que
l’usage de la formulation baseball se généralise dans les
années 1910 sans toutefois être exclusive. Le Dictionnaire
historique de la langue française nous indique que le terme
baseball est d’usage courant, mais que la terminologie française
est base-ball, un emprunt à l’anglo-américain.
L’origine française du mot base-ball remonte à 1889 et
signifie «balle à base».
Outre le terme baseball
lui-même, ce sport renfermait une quantité significative de termes
anglais. En fait, toute sa terminologie était dans la langue de
Shakespeare. Les positions défensives du baseball étaient toujours
détaillées en anglais dans les sommaires des parties : pitcher
(p), catcher (c), first base (1b), second base
(2b), third base (3b), left fielder (lf),
center fielder (cf),
right fielder (rf).
Cette utilisation de la terminologie anglaise se retrouve aussi dans
certains reportages des journalistes : «le fameux pitcher
gaucher Raoul Campeau (…)».
Ceux-ci rapportaient les faits saillants des parties en employant
notamment les termes innings, home run, wild throw
pour désigner respectivement une manche, un circuit et un mauvais
lancer.
L’utilisation de la terminologie
anglaise n’était pas appliquée uniquement au vocabulaire du
baseball. Les quotidiens francophones de Montréal employaient
souvent des mots ballcranks et sportmen pour parler
des amateurs, des partisans de baseball, «(…) les luttes entre les
deux clubs sont toujours intéressantes, ne devraient pas manquer de
forcer les ballcranks à se rendre en grand nombre à ces
dernières parties».
De même qu’ils employaient fréquemment National League pour
désigner la Ligue nationale de baseball majeur aux États-Unis.
Sans que
l’emploi d’une terminologie anglaise ait été un choix conscient,
nous croyons tout de même que son utilisation dans les journaux de
l’époque a contribué à l’essor de l’américanité de la culture
populaire à Montréal. Ce vocabulaire associé à la désacralisation du
dimanche et à la mainmise de plus en plus importante de la classe
moyenne sur la culture populaire a forcé les autorités catholiques à
réagir. S’installe alors un profond mépris du clergé catholique pour
l’usage de la langue anglaise dans le sport.
4.4 Francisation de la terminologie
du baseball
La fondation de la Société du
Parler français au Canada, en 1902, patronné par l’Université Laval
donnait à l’époque le coup d’envoi à une lutte contre les
anglicismes considérés par le clergé comme «le pire ennemi de la
nationalité canadienne-française et de la foi catholique».
L’abbé Étienne Blanchard, membre de cette société, s’insurgeait
principalement contre les anglicismes présents dans le sport :
Y aurait-il moins d’entrain sur
un champ de balle que sur un «base-ball field» ? Les mots :
arbitre, bloqueur, lanceur, attrapeur, ne valent-ils pas les mots :
«umpire», «short-stop», «pitcher» et «catcher»
? Ne serait-il pas mieux de dire : 1er, 2e, 3e but, plutôt que :
first, second and third base ? Les expressions first,
second and third fielder ne seraient-elles pas
avantageusement remplacés par premier, 2e et 3e voltigeur ? Les
joueurs seraient-ils plus essoufflés s’ils jouaient neuf «preuves»
au lieu de jouer neuf «innings» ?
Cette missive
est parue dans le journal La Patrie en 1912. Entre 1910 et
1915, on peut observer dans l’espace consacré au baseball une
francisation notable. Il nous est cependant difficile d’établir un
lien de cause à effet entre la francisation de la terminologie du
baseball et la Société du Parler français. Nous croyons son impact
plutôt relative. La francisation de la terminologie du baseball dans
les journaux relève, selon nous, d’un besoin exprimé par la
population. De ces temps où les quotidiens cherchaient à s’accaparer
du plus grand auditoire possible, la francisation du baseball ne
leur aura procuré que plus de lecteurs.
Par contre, cette francisation
eut toutefois un portée limitée. On remarque aisément les
changements dans le vocabulaire du baseball. Par exemple, on joue
neuf reprises (innings), le frappeur cogne un coup de circuit
(home run), le coureur vole un but (stolen base) et
est laissé sur les buts (left on bases), le lanceur (pitcher)
effectue un retrait sur des prises (strikeout), la défensive
exécute un jeu double (double play). Malgré une francisation
relative de la terminologie du baseball dans les années 1910, on
trouve régulièrement des anglicismes, «le lanceur de Toronto
n’accorde aux visiteurs que 3 hits»,
«Tous les travaux d’installation du diamond sont terminés
(…)»,
«nous parlerons demain de la composition des outfields des
quatre autres clubs».
Bien que la francisation établit une nouvelle terminologie du
baseball, les efforts pour franciser le terme baseball
demeurent vains. On remarque que le journal Le Devoir
utilisait de temps à autre, en 1915, le terme balle-au-champ,
«dimanche dernier, le Magnétique d’Hochelaga est allé rencontrer le
club de balle-au-champ du Collège Longueuil».
Cette désignation française du baseball ne durera pas.
D’une
certaine manière, la mise sur pied de la Société du Parler français
et la francisation du baseball dans les journaux auront contribué à
faciliter l’américanité de la culture populaire. Ironiquement, la
Société du Parler français voulant défendre la langue française
comme dernier bastion du caractère distinct des Canadiens français
et de la foi catholique, a aussi apprivoisé l’américanité naissante
de la culture populaire. Plutôt que l’éloigner du peuple, elle l’a
rendu accessible à tous. On a francisé la terminologie de la plupart
des sports, mais sans toutefois, franciser le sport lui-même. Les
Canadiens français s’approprient le vocabulaire du baseball tout en
conservant son appellation américaine. Cette appelation qui rappelle,
à cette époque, la proximité grandissante des rapports
socioculturels et économiques entre les deux peuples.
Dans
l’effervescence d’une américanité naissante à Montréal, les journaux
contribuent à faire du baseball un sport populaire et accessible.
Que ce soit par l’information, la promotion ou même la francisation,
les quotidiens confirment à l’époque le statut du baseball comme
sport majeur à Montréal. Ils confirment également, à travers lui,
l’émergence d’une américanité au sein de la culture populaire à
Montréal.
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