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Claude Raymond: la première étoile québécoise
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Article par ALEXANDRE PRATT (Publié en
anglais en 2009) |
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Si,
aux États-Unis, les garçons
naissent avec un gant de baseball dans la main, au
Québec, les enfants viennent plutôt au monde avec
des patins aux pieds. Claude Raymond, qui fut le
seul baseballeur québécois du XXe siècle invité au
match des Étoiles, n’a pas fait exception à la règle.
Comme tous les petits Québécois dans les années 40,
Raymond a tué ses journées sur les patinoires du
quartier à tenter d’imiter les feintes de Maurice
«Rocket» Richard, le joueur-étoile du Canadien de
Montréal. «Pendant les vacances du temps des Fêtes,
raconte-t-il, je partais de la maison de bonne heure
le matin avec les patins aux pieds. Le midi, je
n’enlevais même pas mes patins pour dîner. Ma mère
couvrait le plancher de journaux jusqu’à la table.
Au souper, c’était la même chose.»[1]
Claude Raymond (#3) avec Villeray en 1954.
Collection Damien Leduc |
Le jeune Raymond,
né le 7 mai 1937 à Saint-Jean-sur-Richelieu, à 25
miles de Montréal, se nourrit de hockey jour et nuit.
Mais il est aussi réaliste : il reconnait rapidement
qu’il n’a pas les outils nécessaires pour marquer 50
buts en 50 matchs, comme l’a fait le Rocket en 1945.
Par contre, au baseball, il casse littéralement la
baraque. Si bien qu’on le force très jeune à frapper
du côté gauche, lui qui est droitier, pour éviter
que ses flèches ne brisent le beau vitrail de
l’église adjacente au terrain de jeu[2].
Raymond a eu la
chance de grandir dans une ville où le baseball
était jadis considéré, au même titre que le hockey,
comme une religion. Grâce à sa proximité avec la
frontière américaine, Saint-Jean est l’une des
premières villes au Québec à s’initier au baseball.
Le Crescent, en 1869, est le premier club de la
province à l’extérieur de l’île de Montréal[3].
Saint-Jean hérite aussi d’une équipe dans la Ligue
provinciale, en 1898, lorsque les francophones
mettent sur pied ce circuit amateur pour contrer les
professionnels anglophones des Royaux de Montréal.
Mais c’est dans les années 40 que le baseball
connait son âge d’or à Saint-Jean. Au retour de la
Deuxième Guerre mondiale, le surplus de joueurs
entraîne la création d’une ligue majeure au Mexique.
Lorsque ce circuit cesse ses activités, ses joueurs
– bannis du baseball organisé – suivent les
recommandations de Roland Gladu et Jean-Pierre Roy
et joignent les rangs de la Ligue provinciale du
Québec, un circuit hors-la-loi. C’est ainsi qu’entre
1947 et 1949, Saint-Jean accueille des joueurs
vedettes de partout comme Roy, le Portoricain Valmy
Thomas, le Canadien d’origine japonaise Kaz Sugi, et
d’anciennes gloires des Negro Leagues comme Quincy
Barbee et Terris McDuffie.
Les Braves sont
la principale attraction de la ville. Claude Raymond
est un de leurs plus fidèles partisans. À sept ans,
raconte-t-il dans son autobiographie, il paie ses
entrées en remettant aux préposés des fausses balles
qu’il capte à l’extérieur du stade. Il deviendra par
la suite vendeur de popcorn, mascotte du club, puis
à 12 ans, on lui demande occasionnellement de lancer
l’entraînement au bâton[4].
C’est dans cet environnement particulier
d’après-Guerre, dans une ville passionnée de
baseball, que Claude Raymond se développe. En 1953,
lors d’un camp d’essai des Royaux de Drummondville,
de la Ligue provinciale, il se démarque nettement
des autres. Les Royaux proposent un contrat illico,
mais sont forcés à retirer leur offre quand ils
apprennent que le brillant lanceur n’a pas 17 ans,
comme il le prétend, mais… 15 ans[5]!
Raymond tente alors sa chance dans une ligue junior
de Montréal, où il se rend matin et soir sur le
pouce depuis Saint-Jean. C’est dans cette ligue que
les dépisteurs le remarquent à la suite de deux
matchs sans point ni coup sûr. Au terme de sa
deuxième saison chez les juniors, il signe un
contrat avec l’organisation des Dodgers de Brooklyn,
mais celui-ci est annulé car Raymond n’avait pas
terminé ses études et que les Dodgers avaient omis
de demander une permission spéciale pour
l’embaucher. Ce sont finalement les Braves de
Milwaukee, et l’ancien joueur-vedette de la Ligue
provinciale, Roland Gladu, qui le mettront sous
contrat.
En mars 1955, Raymond part donc aux États-Unis avec
d’autres protégés francophones de Gladu (Yvan
Dubois, Ron Piché et Bobby Laforest). Raymond, un
unilingue francophone, se donne comme objectif
d’apprendre 10 nouveaux mots d’anglais chaque jour[6].
Contrairement à plusieurs Canadiens-français des
années 40, 50 et 60 qui reviendront au Québec en
raison de problèmes de langue, Raymond n’a pas le
«mal du pays».
Rapidement, il gravit les échelons des mineures en
se distinguant comme lanceur de relève, une
spécialisation rare pour l’époque. En 1957, à
Jacksonville (A), il bat un record de la ligue pour
le nombre de matchs lancés (54). Mais en 1958, une
inflammation de l’épaule freine son développement et
les Braves le soumettent au repêchage intra-ligue.
«Je souhaitais tellement être repêché que j’ai passé
deux heures en prière à l’Église
Notre-Dame-Auxiliatrice», raconte-t-il dans son
autobiographie[7].
De retour chez lui, Raymond reçoit un appel de Chuck
Comiskey, qui l’accueille au sein de l’organisation
des White Sox de Chicago. Sa prière exaucée, Raymond
sent un vent nouveau souffler sur sa carrière.
Quelques semaines plus tard, au camp d’entraînement
à Tampa, où il était le chambreur de Nellie Fox, il
tombe dans l’œil de l’entraîneur-chef Al Lopez.
«Je me souviens que Lopez, à un moment donné, a dit
à tout le monde que j’avais la meilleure courbe du
camp. Soudainement, la saison a commencé et j’étais
dans les majeures[8]!»
«Ce fut pour moi un très grand jour. Je n’aurais
jamais pensé me faufiler aussi rapidement dans les
majeures», relate-t-il dans son autobiographie.
«J’ai passé un mois avec les White Sox. Le gérant Al
Lopez fit trois fois appel à mes services. J’ai été
utilisé en relève pour la première fois dans une
cause perdue contre Kansas City. Le premier joueur à
qui j’ai lancé fut Bob Cerv… que j’ai atteint à mon
tout premier lancer.[9]»
À
la mi-mai, Raymond n’avait lancé que quatre manches
et accordé autant de points mérités. «Il était
question que les White Sox se passent de John
Callison, mais c’est moi qui fut l’infortuné joueur
détrôné», se souvient-il.
Le lanceur québécois est donc retourné avec les
Braves, comme le prévoit le règlement du repêchage
intra-ligue. «Je me consolais à l’idée que les White
Sox m’avaient laissé aller en raison du fait qu’ils
avaient un excellent arsenal de lanceurs en Early
Wynn, Billy Pierce, Bob Shaw, Dick Donovan, Turk
Lown et Gerry Staley[10].»
De retour dans le AAA, à Louisville, il retrouve les
Canadiens Ron Piché, Georges Maranda et Ken
McKenzie. Mais après seulement huit manches de
travail, il subit une autre démotion dans le AA,
puis termine la saison… comme voltigeur de droite!
Il revient dans les majeures comme lanceur en 1961,
avec les Braves de Milwaukee. Il obtient sa première
victoire en retirant au bâton deux de ses idoles de
jeunesse, les Dodgers Gil Hodges et Duke Snider. Au
mois d’août, toutefois, les Braves embauchent le
vétéran Johnny Antonelli et Raymond reçoit de
nouveau son billet pour le AAA. «J’étais d’autant
plus humilié que mes parents, en vacances, étaient
venus m’encourager à Milwaukee.[11]»
Le renvoi aux
mineures fut difficile à accepter. L’hiver suivant,
Raymond songe abandonner. «J’étais désabusé. Je
songeais à tout balancer. Je me suis mis à faire du
ski et à jouer au hockey. Je risquais le tout pour
le tout. Combien de mauvaises chutes ai-je faites
sur les pentes au cours de cet hiver?[12]»
En 1962, il se
présente néanmoins au camp des Braves et est rappelé
à la mi-juin. Il parvient à maintenir une moyenne de
2,72 en 26 matchs pour être élu recrue de l’année de
l’organisation. Mais lorsque Bob Bragan s’amène
comme entraîneur-chef en 1963, les choses
déraillent. Bragan croyait pouvoir remporter le
championnat avec seulement 8 ou 9 lanceurs et cloua
Raymond au banc 27 jours de suite (ainsi que Frank
Funk 28 jours).
«Milwaukee
à l'époque était une ville superbe,
accueillante, raconta-t-il à des journalistes
québécois en 1998 avant une série Expos-Brewers.
Entre autres avantages, on recevait une caisse de
bière par semaine, gracieuseté du plus important
employeur de la place. Quoi d'autre? On avait l'auto
fournie, le plein d'essence, un carton de
cigarettes, des produits laitiers. On pouvait même
faire nettoyer nos vêtements gratis.[13]»
Au terme de la saison 1963, la Ligue nationale tient
un repêchage spécial pour venir en aide aux pauvres
Mets de New York et Colts de Houston. Raymond est
repêché par Houston et connait la meilleure saison
de sa jeune carrière (5-5, 2.81). «Je demeurais à
Surrey House et Kenny Rogers était mon voisin. Le
soir, il chantait dans un club avec le trio de Bobby
Doyle, il fallait une clé pour entrer là après
minuit et les joueurs y allaient pour l'écouter. Le
dimanche, tout était fermé et on faisait des partys
sur le bord de la piscine[14]»,
racontait-il l’été dernier au Festival western de
Saint-Tite, avant de renouer avec Rogers.
En 1965, toujours
avec Houston, Raymond est utilisé comme partant à
sept occasions avant de terminer l’année dans
l’enclos avec une fiche respectable de 7-4 et 2.91.
En 1966, alors un des rares spécialistes de la
courte relève, il présente à la mi-saison la
meilleure moyenne de points mérités des deux ligues
(1.35).
L’entraîneur-chef
des Dodgers, Walt Alston, lui envoie alors un
télégramme pour l’inviter à prendre part au match
des Étoiles, une première pour un joueur né au
Québec. «J'étais célibataire et je ne pouvais pas le
dire à personne. J'ai appelé mes parents et ils sont
allés à St-Louis en auto[15]»,
racontait-il en 1992.
Mais comme ce fut
le cas lors du voyage de ses parents à Milwaukee en
1961, Raymond est laissé sur la touche. En fait,
Alston ne fait appel qu’à quatre lanceurs ce
jour-là. «J'étais déçu mais c'est comme ça que ça
fonctionnait dans le temps. Alston m'a demandé de me
réchauffer quand Sandy Koufax a lancé trois balles
de suite en troisième. Il faisait 117 degrés sur le
terrain (à St.Louis) et ça n’a pas pris de temps.[16]»
Ce fut le haut-fait de la carrière de Raymond. En
1967, il retournait (encore!) avec les Braves, en
retour de Wade Blasingame. Il n’a qu’à faire
quelques pas pour changer de vestiaire, car Atlanta
est en visite à Houston ce week-end. Raymond
sauvegarde la partie du vendredi et obtient la
victoire dans celle du samedi. Il termine la saison
en beauté à Atlanta (4-1, 2.65) et brille tout
autant en 1968 (3-5, 2.85).
1969 changera la
vie de Raymond. Le 1er février, il marie Rita Duval
au cours d’une grande cérémonie. Le gâteau de noces,
comme il se doit, est une maquette de stade de
baseball! Le 16 mai, les Braves l’envoient dans la
mêlée au parc Jarry contre les nouveaux Expos de
Montréal. «J’étais nerveux quand l’annonceur-maison
dit : et maintenant, au monticule pour les Braves
d’Atlanta… le numéro 36… de Saint-Jean, Québec…
Claude Raymond![17]»
«Je ne me suis
jamais senti autant chez moi que ce soir-là. J’étais
très nerveux. Pour la première fois, je tremblais au
monticule. J’échappais la balle tellement l’émotion
était forte.» Finalement, le releveur droitier
remporte la victoire en 11e manche. Les
spectateurs se lèvent debout et lui réservent une
ovation monstre. Le 19 août, Raymond passe aux Expos
et devient le premier Québécois à porter l’uniforme
tricolore (les deux autres seront Denis Boucher et
Derek Aucoin dans les années 90).
Les Braves sont
alors en première position et les Expos, au dernier
rang. Raymond prend néanmoins la nouvelle avec le
sourire. «J’étais content de changer d’équipe. Avec
Atlanta, je ne lançais presque plus. Et pour un
lanceur de relève, il n’y a rien de pire que
l’inaction[18].»
Il se rapproche aussi de sa famille et de celle de
sa femme Rita, alors enceinte de cinq mois de leur
fille Natalie.
Après une fin de
saison sans histoire, Raymond peine au camp de 1970.
Il fait de l’arthrite à l’index de sa main droite –
sa main de lanceur – et l’entraîneur-chef Gene Mauch
l’utilise peu. En fait, le Québécois sera le dernier
lanceur à participer à un match du camp
d’entraînement, puis aussi le dernier à être employé
en saison régulière[19].
Mais au fur et à
mesure que les autres releveurs des Expos échouent,
la charge de travail de Raymond augmente. Et le
vétéran ne laisse pas passer sa chance. Au début du
mois de juin, il retira 27 frappeurs sur 29 en cinq
matchs, et protège du même coup cinq victoires
consécutives[20].
«J’étais en très bonne forme, confia-t-il quelques
années plus tard à Jim Shearon. Je voulais prouver
que si j’étais à Montréal, ce n’était pas parce que
j’étais canadien-français, mais parce que je pouvais
encore lancer. 1970 fut ma saison la plus
satisfaisante, alors que j’ai protégé 23 victoires
et gagné sept autres matchs.[21]»
Claude Raymond,
devenu une idole pour les jeunes athlètes québécois,
est alors aussi populaire que les meilleurs joueurs
du Canadien de Montréal. En janvier 1971, il profite
de son statut d’étoile pour signer le plus lucratif
contrat de sa longue carrière, puis part en Europe
en famille. Les astres sont tous alignés pour une
année 1971 exceptionnelle, jusqu’à ce que le lanceur
de Saint-Jean glisse sur un terrain détrempé au camp
et subisse une infection à la cheville. Cette
absence permet au jeune Mike Marshall de prendre une
option sur le poste de releveur numéro un de
l’équipe, emploi qu’il gardera toute la saison.
Raymond, lui,
s’écroule. Lors d’une séquence de 17 jours au milieu
de l’été, il encaisse cinq défaites. Les Expos le
garderont jusqu’à la fin de la saison (1-7, 4.66),
puis ne renouvelleront pas son contrat. Pendant
l’hiver, il approche les Mets, les Yankees, les
Cubs, les White Sox et les Tigers, mais aucune
équipe ne l’embauche. Il terminera sa carrière avec
une fiche de 46-53 et une moyenne de 3,66 en 449
parties.
Après une année
sabbatique, Raymond revient chez les Expos comme
analyse pour les matchs à la radio (1973-84), puis à
la télévision (1985-2001). Pendant ces années, il
organise aussi des cliniques de perfectionnement
dans tous les coins du Québec. Des milliers de
jeunes auront l’occasion de profiter de ses conseils.
En février 2002, le directeur général délégué par le
baseball majeur pour s’occuper des Expos, Omar
Minaya, lui fait une fleur en le nommant instructeur.
Finalement, lors
du dernier match des Expos à Montréal, le 29
septembre 2004, c’est lui qui saluera pour une
dernière fois les partisans francophones des Expos
au nom de l’organisation. «Je ne veux pas quitter le
Stade, confie-t-il ce soir-là. Je ne veux pas
enlever cet uniforme. Je sais combien de jeunes ont
rêvé de le porter. Je pense que je vais coucher avec[22]!»
«Claude Raymond est l’envers des
vedettes gâtées de ce sport gâché, écrira trois
jours plus tard l’éditorialiste en chef de La
Presse, André Pratte. Un homme simple, discret,
travaillant. Raymond s'est expatrié aux États-Unis
en 1955, à une époque où les Québécois ignoraient
qu'ils pouvaient être parmi les meilleurs, réussir
hors de leur paroisse. Il n'avait pas 20 ans.»
«Claude
Raymond, poursuivit Pratte, est un pionnier, un
athlète de premier niveau, et surtout un homme de
classe. Il a été un ambassadeur de qualité pour les
Expos, pour Montréal et pour le Québec. Merci, M.
Raymond[23].»
À PROPOS DE L’AUTEUR
Alexandre Pratt est directeur des
pages culturelles du quotidien La Presse de
Montréal. De 1999 à 2001, il a couvert les Expos de
Montréal et a côtoyé Claude Raymond. Il a aussi
profité de ses conseils lors d’une clinique de
baseball à Saint-Jean, en 1988…
[1]
Claude Raymond et Marcel Gaudette, Le
troisième retrait (Montréal, 1973), 20.
[3]
«Baseball», Montreal Star (1869/08/23), 2.
[4]
Raymond et Gaudette, 21-22.
[8]
Jim
Shearon, Canada’s Baseball Legends (Kanata,
1994), 170.
[9]
Raymond et Gaudette, 39.
[13]
Robert Duguay, «On pouvait même faire
nettoyer nos vêtements gratis!», La Presse
(1998/04/15).
[14]
«La rencontre des grands», Le Nouvelliste
(2007/11/13).
[15]
Richard Milo, «Le match des étoiles de
Claude Raymond», Presse canadienne
(1992/07/11).
[17]
Raymond et Gaudette, 62.
[19]
Jean-Paul Sarrault. Les Expos cinq ans après
(Montréal, 1974), 47
[22]
André Pratte, «Merci M. Raymond», La Presse
(2004/10/01).
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